Le président du Kosovo Hashim Thaçi n'a cure des réserves de son gouvernement, de l'inquiétude occidentale, moins encore de l'indignation serbe: pour l'ex-guérillero, le temps est venu de doter son petit pays d'une armée.
Ex-territoire yougoslave, le Kosovo a déclaré son indépendance en 2008, une petite décennie après la guerre d'indépendance livrée aux forces de Belgrade par les rebelles albanais de l'UCK (1998-99, 13.000 morts). Depuis les bombardements occidentaux sur la Serbie qui avaient mis fin à ce conflit, l'intégrité territoriale du Kosovo est assurée par une force multinationale dirigée par l'Otan.
Insuffisant pour le président Thaçi, qui a pris à contrepied ses alliés politiques et son protecteur américain en annonçant la création d'une armée, sans passer par un changement constitutionnel. Celui-ci nécessiterait l'accord inimaginable des élus de la Srpska Lista, le parti de la minorité serbe (120.000 habitants sur 1,8 million).
Motivé par "une situation sécuritaire déteriorée dans la région" et par "le droit souverain du Kosovo à mettre en place une force de défense", ce projet reviendrait à doubler, de 2.500 à 5.000, les effectifs de la Force de sécurité du Kosovo (KSF) actuellement cantonnée à des actions civiles. Equipée en blindés et en hélicoptères, cette force disposerait des prérogatives d'une véritable armée, affirmation supplémentaire d'un pouvoir régalien que rejette la minorité serbe, en accord avec Belgrade.
Si la Serbie se refuse à reconnaître l'indépendance kosovare, les deux camps se sont engagés en 2011 dans un processus de normalisation qui se grippe depuis plusieurs mois. L'épisode le plus emblématique de cette montée de tension fut l'envoi en janvier par Belgrade d'un train de propagande, arrêté avant la frontière, et frappé en 21 langues de l'inscription "Le Kosovo, c'est la Serbie".
- 'Graves inquiétudes' occidentales -
Depuis, les controverses se succèdent. Pristina a entériné la propriété de l'Etat sur plusieurs dizaines de biens publics de l'ère yougoslave, décision qui équivaut à une spoliation aux yeux des Serbes. Mais c'est surtout l'armée d'Hashim Thaçi qui fâche. A Belgrade, le Conseil de sécurité nationale a prévenu qu'il considérerait qu'elle mettrait "en danger les Serbes" du Kosovo.
Soutiens indéfectibles de Pristina, les Occidentaux se désolidarisent. Le patron de l'Otan Jens Stoltenberg a exprimé les "graves inquiétudes" de l'Alliance et mis en garde contre "toute décision unilatérale comme celle-ci". Pour l'ambassade des Etats-Unis, si Hashim Thaçi persistait, cela pourrait pousser les Alliés à "ré-évaluer" le niveau de l'aide apportée à la force de sécurité du Kosovo (KSF).
Les réserves sont même venues des alliés d'Hashim Thaçi: son partenaire de coalition depuis 2014, le LDK du Premier ministre Isa Mustafa, ne dissimule pas ses réticences. "Il faut comprendre qu'une bataille politique est en cours" dans la perspective de législatives, a analysé le vice Premier-ministre LDK Ramiz Kelmendi.
- Jusqu'aux uniformes -
"Ce serait une erreur de penser que nous sommes en mesure de bâtir une armée sans le soutien de nos partenaires stratégiques, les Etats-Unis, l'Otan et l'Union européenne", met en garde le député LDK Arben Gashi. Le Kosovo peut engager 25 millions d'euros prévus sur cinq ans pour son armée, mais beaucoup doutent que la KSK puisse se passer des Occidentaux, qui fournissent jusqu'aux uniformes.
Pour l'éditeur Veton Surroi, qui fut dans l'équipe de négociateurs du statut du Kosovo, Hashim Thaçi n'a d'autre but que de "polariser un peu plus la scène politique, y compris au sein de la coalition au pouvoir", avec un objectif en tête: organiser des législatives anticipées qu'Isa Mustafa refuse.
Mais le spécialiste des Balkans Enver Robelli, un analyste kosovar installé en Suisse, décèle une autre motivation, au moment où sont attendues les premières inculpations par le nouveau tribunal spécial chargé des crimes de guerre commis par l'UCK durant le conflit contre les Serbes: "Si Thaçi sème ce bazar, c'est parce qu'il pourrait avoir compris qu'il n'était pas exclu qu'il soit l'un des inculpés."
Provoquer des élections "par crainte des actions du tribunal spécial", reviendrait "à placer l'intérêt du parti (et peut-être un intérêt personnel) avant celui de l'Etat", met en garde Veton Surroi.
Cette semaine, sur son compte Facebook, le président Thaçi a persisté: "Considérer que cette décision est unilatérale" revient à demander au "Kosovo d'obtenir la permission de la Serbie pour une décision souveraine. Que les choses soient claires: cela n'arrivera pas".
