Bloqué en France depuis le 4 janvier par un mandat d'arrêt émis par la Serbie, l'ancien chef rebelle kosovar Ramush Haradinaj se dit victime de "persécution politique", dans un entretien accordé dimanche à l'AFP.
Depuis le salon d'un hôtel de Strasbourg, où il effectue son contrôle judiciaire depuis son interpellation à l'aéroport de Bâle-Mulhouse, l'ancien chef de guerre de 48 ans, carrure d'athlète, ton posé, se présente comme un homme politique déterminé, et un "adversaire" affiché du président du Kosovo Hashim Thaci, son ancien compagnon d'armes pendant le conflit de 1998 à 1999.
Il s'oppose en particulier au processus de normalisation des relations avec Belgrade engagé par le chef de l'Etat kosovar.
La Cour d'appel de Colmar doit statuer le 6 avril sur la demande d'extradition présentée par la Serbie, qui veut le juger pour des crimes de guerre perpétrés en 1999 dans la région de Decani, qu'il contrôlait avec son unité les "Aigles noirs".
Mais il doute que la justice française se prononce dès jeudi. "On ne sait jamais, mais mon sentiment est qu'ils vont prendre leur temps. La Cour va examiner les informations demandées à Belgrade et la décision pourrait intervenir dans les prochaines semaines", déplore-t-il.
Selon lui, plus le temps passe et plus ses chances de redevenir un acteur politique de premier plan dans son pays se réduisent.
Comme le reste de l'opposition, son parti, l'Alliance pour l'avenir du Kosovo (AAK) qu'il préside, réclame la tenue rapide d'élections législatives anticipées, ce que le gouvernement refuse.
"Le scrutin pourrait se tenir dans les premières semaines du mois de juin", avance-t-il, mais son assignation à résidence en France l'affaiblit. "Tout le monde fait campagne au Kosovo, sauf moi. Je suis en train de rater cette occasion".
"C'est un peu comme si en France un des candidats, un des favoris, était bloqué à l'étranger", explique-t-il. "Je suis un des favoris, mais si ça continue comme ça...".
L'ancien chef militaire a été acquitté à deux reprises en 2008 et 2012 par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie des chefs d'accusation de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Mais les faits dont il est accusé dans la procédure examinée en France remontent à 1999, et sont distincts, selon Belgrade.
- "Choqué" -
Ramush Haradinaj est toutefois convaincu qu'il ne sera pas extradé. "Je n'imagine pas un instant être envoyé en Serbie. La demande d'extradition n'est pas fondée. Je suis victime d'une véritable persécution politique en raison de mon engagement pour un Kosovo indépendant".
Il dit respecter la justice française, mais ajoute ne pas comprendre ses lenteurs. "Tout le monde a compris que mon cas était une affaire politique. J'espère que l'on va arriver à cette conclusion", soutient-il.
L'homme est considéré comme un dur face à Belgrade : il estime que l'accord de 2013 sur la normalisation est un "échec" et réclame un "nouveau cadre avec des objectifs clairs" pour la poursuite du dialogue avec la Serbie. Il accuse en outre les dirigeants serbes d'attiser les tensions "à des fins électorales".
"Le Kosovo veut la reconnaissance de son indépendance, veut la réciprocité. Nous ne pouvons pas poursuivre avec Belgrade un dialogue fait d'incompréhensions", avance-t-il, alors que la Serbie considère toujours le Kosovo comme une partie intégrante de son territoire.
L'autre sujet de frictions est la création d'une armée. "C'est un objectif légitime", soutient-il. "La situation sécuritaire est très complexe dans la région et les +terroristes+ comme les fauteurs de troubles utilisent tous les vides. Une armée au Kosovo serait une contribution pour éviter cela".
En attendant la décision de la justice, l'homme ronge son frein à Strasbourg. "C'est long. Pour la première fois en trois mois j'ai eu la visite de mes enfants ce week-end. C'est dur à vivre", dit-il.
Il ne comprend toujours pas pourquoi il a été interpellé par la police française à son arrivée à l'aéroport franco-suisse de Bâle-Mulhouse pour des vacances en Suisse. "Je sais que ce mandat d'arrêt existe, mais il n'a jamais été exécuté. J'ai voyagé en Europe, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis sans jamais avoir été inquiété. Je suis choqué par la décision française".
