Au Pérou, Alberto Fujimori, l’ex-homme fort controversé jusqu’au bout

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Depuis sa grâce présidentielle, Alberto Fujimori, 80 ans, se consacrait à ses plantes et à la rédaction de ses mémoires. La justice vient de décider de renvoyer l’ex-homme fort du Pérou, condamné pour crimes contre l’humanité, derrière les barreaux.

Alberto Fujimori, ingénieur d’origine japonaise qui a gouverné le Pérou d’une main de fer (1990-2000), n’en finit pas de diviser ce pays andin.

Fin 2017, sa grâce pour raison de santé avait déclenché une tempête politique. L’émotion est tout aussi grande suite à l’annulation mercredi de cette décision par la Cour suprême.

Aussi adulé que détesté, pour certains, celui que l’on surnomme « El Chino » (le Chinois) est l’homme qui a combattu avec succès la guérilla maoïste du Sentier lumineux et dopé l’essor économique du pays.

D’autres se souviennent surtout de ses méthodes autoritaires, qui l’ont conduit derrière les barreaux pour avoir commandité deux massacres perpétrés par un escadron de la mort en 1991-1992, dans le cadre de la lutte contre le Sentier lumineux.

Qualifié de « dictateur » par ses ennemis, il a écopé d’une peine de 25 ans de prison et en a purgé 12, avant de ressortir libre de la clinique où il avait été transféré en décembre.

Dans une lettre manuscrite adressée en juillet à l’AFP, peu avant ses 80 ans, il défendait son héritage qui devait permettre, selon lui, de faire du Pérou « un pays leader en Amérique latine ».

Né à Lima le 28 juillet 1938, jour de la fête nationale péruvienne, de parents japonais immigrés, Alberto devient ingénieur agronome puis enseigne les mathématiques. En 1964, il passe une année universitaire à Strasbourg (France) où il apprend le français et, en 1970, obtient un master de mathématiques à l’université du Wisconsin (Etats-Unis).

Après son retour à Lima, cet homme au caractère impassible est nommé recteur de l’université d’agronomie (1984-1989) puis est élu président de la conférence des recteurs d’universités en 1987.

En 1990, Alberto Fujimori remporte à la surprise générale l’élection présidentielle face au célèbre écrivain Mario Vargas Llosa, chantre de l’ultra-libéralisme.

Faute de majorité, le 5 avril 1992, avec l’appui des forces armées, il dissout le Parlement et suspend la Constitution. L’année suivante, Fujimori fait adopter une nouvelle Constitution.

Comme à son habitude, il décide dans le plus grand secret, entouré de sa garde rapprochée, dont son bras droit Vladimiro Montesinos, alors chef des services secrets. Même ses ministres ne sont pas au courant. « Agir d’abord, informer ensuite », aime-t-il répéter.

– Scénario hollywoodien –

« Pour lui, il n’existait aucun cadre légal, seul comptait sa volonté et celle de ses amis », juge le sociologue Eduardo Toche.

Après sa victoire sur le Sentier lumineux et l’arrestation de son chef Abimael Guzman, le magazine américain Time le nomme personnalité sud-américaine de l’année, en 1993.

A la présidentielle de 1995, il est réélu dès le premier tour pour un deuxième mandat de cinq ans en battant l’ancien secrétaire général des Nations unies Javier Perez de Cuellar.

En 1996, le Parlement adopte une loi qui l’autorise à postuler à un troisième mandat. En mai 2000, Fujimori s’impose à nouveau mais, après des preuves de corruption, le Congrès vote sa destitution en novembre.

L’affaire prend des allures de scénario hollywoodien. Le dirigeant déchu s’enfuit au Japon, pays dont il détient également la nationalité, et démissionne par fax depuis un hôtel de la capitale nippone.

Lima passe des années à tenter de convaincre Tokyo de l’extrader, en vain. A l’issue d’une longue bataille juridique, c’est finalement le Chili, où il s’était rendu en 2005, qui extrade M. Fujimori en septembre 2007.

Il a eu deux garçons et deux filles, dont Keiko, candidate malheureuse à l’élection présidentielle de 2011 et 2016. Depuis sa défaite dans un mouchoir de poche face à Pedro Pablo Kuczynski, elle dirige l’opposition péruvienne sur fond de rivalité avec son petit frère Kenji, devenu une personnalité politique de premier plan.

Alberto Fujimori avait choisi Keiko comme « Première dame du pays » après son divorce en 1994 d’avec leur mère Susana Higuchi.

L’ancien président, qui a longtemps lutté contre un cancer, a été opéré à plusieurs reprises d’une lésion à la langue. Durant sa détention, il a multiplié les allers et retours entre l’hôpital et la prison.

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