Serbes de Bosnie: Dodik, coprésident d'un pays qu'il méprise

Le Serbe de Bosnie Milorad Dodik, qui a remporté dimanche le poste réservé à sa communauté dans la présidence collégiale de la Bosnie, affiche le mépris que lui inspire un "pays raté" qu'il devra désormais représenter.

En votant dimanche, il a décrit son intention d'exercer sa charge "uniquement dans l'intérêt ou au profit de la Republika Srpska", l'entité des Serbes de Bosnie qu'il dirige depuis douze ans.

Elu aux côtés d'un Croate et d'un Bosniaque, ce colosse de 59 ans, a répété durant la campagne qu'à ses yeux, la Bosnie n'était "pas un Etat" et a décrit sa capitale, Sarajevo, comme "un territoire étranger" et hostile.

Le changement semble vertigineux pour celui qui incarne aujourd'hui le nationalisme des Serbes de Bosnie mais était il y a une vingtaine d'années, le favori des Occidentaux.

En la personne de ce président d'un petit parti social-démocrate, ils étaient convaincus de tenir un modéré, denrée rare dans l'après-guerre intercommunautaire (1992-95, 100.000 morts).

S'il a tenté de se lancer dans la fabrication de meubles, sans doute rêvé de devenir joueur de basket, Milorad Dodik, 59 ans est un politicien professionnel.

- Chouchou de l'Occident -

Il a entamé sa carrière par un choix risqué, comme opposant à Radovan Karadzic, alors chef politique des Serbes de Bosnie, et chantre de l'épuration ethnique. Atout notable après le conflit, "ses mains ne sont pas salies par la guerre et les crimes", dit l'analyste politique Tanja Topic.

Il apparaît alors comme l'homme idoine pour faire fonctionner le fragile accord de paix de Dayton qui divise la Bosnie en deux grandes entités, la Republika Srpska et une Fédération croato-musulmane.

"Milorad Dodik était le seul homme politique de la Republika Srpska qui prônait l'unité de la Bosnie, le seul qui réclamait que Radovan Karadzic et Ratko Mladic --chef militaire des Serbes de Bosnie durant la guerre -- soient jugés" par la justice internationale, raconte Tanja Topic.

Milorad Dodik doit aux Occidentaux sa première arrivée au pouvoir. En 1998, son parti ne disposait que de deux élus au parlement de la Republika Srpska. Pour devenir Premier ministre, il reçoit un coup de pouce. En pleine nuit, certains députés sont amenés au parlement en hélicoptère de l'Otan, pour élire M. Dodik.

Les chancelleries occidentales se réjouissent, des fonds sont débloqués, la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright évoque un "courant d'air frais" dans les Balkans.

Mais Milorad Dodik est battu aux élections de 2000. La modération, les appels à la réconciliation se raréfient. Six ans plus tard, quand il propose un référendum d'indépendance de l'entité serbe, il obtient près de 60% des voix. Dès lors, son emprise sur la Republika Srpska ne se relâchera plus, et sa rhétorique nationaliste et volontiers provocatrice devient une constante.

- 'Un pragmatique' -

Au fil des ans, Milorad Dodik a qualifié de "mensonge" le massacre de Srebrenica, un génocide pour la justice internationale. Il a remis en cause le chiffre de 8.000 hommes et adolescents bosniaques musulmans tués par les forces serbes bosniennes, qui aurait été établi sur la foi d'un rapport "pas pertinent, très sélectif, erroné".

Il a inauguré en 2016 dans son fief de Pale, près de Sarajevo, une cité universitaire au nom de Karadzic. Quant à Mladic, il le décrivait il y a un an en "légende du peuple serbe", chef d'"une armée qui défendait la liberté de ce peuple".

Karadzic a été condamné en 2016 à 40 ans de prison pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité alors que Mladic a été condamné a perpétuité en novembre 2017 pour les mêmes chefs d'accusation. Les deux ont interjeté appel.

Son parti a été exclu en 2012 de l'Internationale socialiste pour cause d'idéologie fondée sur "le nationalisme et l'extrémisme". Cinq ans plus tard, le Trésor américain l'a placé sur sa liste noire en raison "de son obstruction active aux accords de Dayton".

Selon Tanja Topic, Milorad Dodik est un "pragmatique". Premier ministre (2006-2010), puis président de l'entité serbe, il multiplie les critiques contre l'Ouest, son regard se tourne vers la Russie, où il s'affiche épisodiquement avec Vladimir Poutine.

Comment va-t-il exercer son nouveau rôle ? Tanja Topic n'exclut pas qu'il "oeuvre à la décomposition de l'Etat". Mais elle relève aussi "le rôle symbolique" de la présidence collégiale.

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