LIBERATIONS DE SUSPECTS DU GENOCIDE : CONTROVERSES ET VENGEANCES

Kigali, 22 août 98 (FH) - Le récent massacre d'un ancien prisonnier rwandais et de sa famille, au sud de Gitarama, jette un pénible éclairage sur les libérations de suspects du génocide, conçues pour désengorger les prisons et réparer les injustices les plus criantes.

Emmanuel Gasana avait été blanchi par une cour pénale de Gitarama (centre du pays) des accusations de génocide qui lui avaient valu d'être emprisonné.

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Libéré, il a regagné la région de Ruhango où il résidait, avant d’être tué, apparemment par la population locale, à la mi-août.

Douze membres de sa famille et un prêtre ont également péri dans ce qui est apparu aux enquêteurs comme un acte de vengeance de la part de rescapés du génocide.

Ce massacre n’est que le dernier incident d’une longue série qui émaille depuis plus d’un an les efforts des autorités pour réduire la surpopulation carcérale, par des libérations provisoires de suspects.

Entre fin juillet et début août, ce sont ainsi 273 détenus qui ont pu quitter la prison centrale de Kigali, visiblement affaiblis par leurs conditions de détention.

Deux sur trois parmi ces détenus libérés sont soupçonnés d’avoir participé au génocide anti-tutsi et aux massacres d’opposants politiques qui ont fait plus d’un demi-million de morts en moins de quatre mois en 1994 au Rwanda.

Commissions de libération

Conscientes de l’anarchie qui avait présidé aux premières arrestations, immédiatement après le génocide, les autorités judiciaires avaient décidé de créer, dès le début de 1995, des « commissions de triage » chargées de libérer les innocents.

Mais ces commissions de triage n’ont pas vraiment fonctionné, en raison de fortes résistances, de la part des militaires notamment. Aussi ont-elles été remplacées en mars 1997 par des « groupes mobiles », composés d’inspecteurs de police judiciaire et d’agents des ministères de la défense et de la justice.

Les groupes mobiles devaient identifier les détenus sans dossier ou avec des dossiers incomplets, pour permettre au parquet de décider de libérations provisoires. Entre mars et août 1997, un premier contingent d’au moins 300 personnes a ainsi été libéré. A l’époque, la population carcérale du pays était estimée à cent mille personnes.

Libérations décidées par le gouvernement

Par la même occasion, le gouvernement décidait de relâcher les vieillards, les malades chroniques, les enfants de moins de 14 ans au moment des faits, et ceux soupçonnés de n’avoir que volé ou détruit des biens, lors du génocide.

« Il s’agit davantage d’une question de justice que de désengorger les prisons » expliquait en août 1997 le vice-président de la république et ministre de la Défense, le général Paul Kagame, en annonçant les libérations.

Selon le général Kagame, « il y a des prisonniers dont les preuves sont tout à fait accablantes. Mais il y a aussi des détenus dont les dossiers ne sont pas complets ou clairs. Et ceux dont les dossiers ont disparu ou pour lesquels il n’y a jamais eu de dossier du tout » poursuivait-il, avant d’ajouter : « A côte de tout ça, il y a une situation incompréhensible, et c’est la le plus essentiel : des innocents, détenus arbitrairement ».

« Justice doit être faite pour ces innocents: personne ne doit être maintenu en détention injustement » concluait alors le vice-président Kagame.

Levée de boucliers

Les survivants du génocide ont réagi à ces propos par une levée de boucliers. L’association Ibuka (littéralement « N’oublie jamais »), la plus importante organisation de rescapés, approuvait la libération des enfants. Mais pour les autres, personne ne devait être relâché sans avoir été juge, affirmait Ibuka, qui estimait que ni la vieillesse, ni la maladie, ne pouvaient justifier la libération d’un « génocidaire ».

Sur les collines, dans les communes rwandaises, les manifestations de rescapés du génocide se sont multipliées contre des détenus relâches qui rentraient chez eux.

Pour ne prendre que deux exemples, en septembre 1997 dans le nord-est du pays, à Kiramuruzi (commune Murambi, préfecture du Mutara), la population locale menaçait ainsi de lyncher un certain Gafurama. A Butare, dans le sud, le 5 août dernier, plusieurs centaines de jeunes gens manifestaient contre la libération d’un certain Rwicaninyoni.

Ailleurs, des détenus en liberté provisoire ont été assassines, comme dans la région de Cyangugu (sud-ouest du pays). En janvier dernier, le Conseil de sécurité régional de Butare annonçait que vingt-quatre « élargis » avaient été tués le mois précédent, victimes d’actes de vengeance, dans les communes de Mbazi, Huye, Ntyazo, Ndora et Ruhashya de cette préfecture.

Selon les autorités de Butare, les auteurs de ces meurtres étaient des soldats en permission, aidés par des civils, rescapés du génocide comme eux. Quatre militaires et cinq civils avaient été arrêtes dans le cadre des enquêtes sur cette série de vengeances.

Cent-trente-cinq mille détenus

Il y a aujourd’hui plus de cent-trente-cinq mille détenus dans les prisons rwandaises, selon les chiffres officiels. Or seuls 346 ont été jugés en 1997, dont 112 condamnés à morts, précise la Ligue rwandaise pour la promotion et la défense des droits de l’homme (Liprodhor).

En mars 1998, les procureurs, réunis autour du premier ministre Pierre-Célestin Rwigema pour étudier comment accélérer les procès, déclaraient qu’au rythme de 300 jugements par an, il faudrait près de 300 ans pour juger tous les suspects du génocide.

WK/FB/PHD/FH (RW&0821A)