Un tag, comme réponse à "l'insulte" faite aux Noirs qu'est la présence de Colbert devant l'Assemblée nationale. Un militant jugé lundi à Paris pour avoir tagué "Négrophobie d'Etat" sur sa statue a défendu devant le tribunal un "geste politique".
La vidéo, diffusée par le collectif "Brigade anti négrophobie", date du 23 juin 2020. On y voit Franco Lollia taguer de grandes lettres rouges le socle de l'imposante statue de Colbert. Le ministre de Louis XIV, instigateur du Code noir qui a réglementé l'esclavage, trône devant l'Assemblée nationale.
"Soit disant la maison du peuple", note face au tribunal Franco Lollia, Guadeloupéen de 49 ans. C'est une "injure faite à tous les Noirs de France et du monde".
En jean, t-shirt noir siglé "Brigade anti négrophobie", grosses lunettes argentées sur le nez, il s'était avancé lentement au centre de la salle d'audience bien remplie de ses soutiens.
Après avoir tagué la statue il avait jeté de la peinture dessus, avant d'être interpellé. "Ce qui est interdit, c'est le racisme. Cet homme-là (Colbert) fait l'apologie de la négrophobie", avait-il dit aux gendarmes de l'Assemblée nationale.
La juge demande s'il reconnaît les faits de dégradation pour lesquels il est jugé.
"Je ne veux pas être vu comme un vulgaire délinquant, un gribouilleur", répond calmement M. Lollia. "Je reconnais que j'ai voulu interpeller l'Etat, lui dire que s'il accepte que Colbert continue de trôner devant l'Assemblée nationale", "c'est que la France est toujours viscéralement négrophobe".
D'emblée, le procureur Vincent Plumas, qui a requis 800 euros d'amende, a prévenu M. Lollia qu'il ne s'exprimerait pas "sur l'esprit qui vous anime". "Je m'en tiendrai à des développements juridiques", a-t-il sobrement précisé.
- "Double discours" -
Ses réquisitions n'ont en effet duré qu'une dizaine de minutes, alors que les - cinq - avocats de M. Lollia ont plaidé pendant des heures, donnant à l'audience des airs de tribune. La juge a d'ailleurs dû faire un rappel à l'ordre quand des applaudissements ont ponctué la fin de l'exposé d'un avocat sur les différentes étapes historiques de l'abolition de l'esclavage.
Le hasard du calendrier a voulu que ce procès, reporté deux fois, se tienne finalement à la date de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, marquée cette année par les 20 ans de la loi du 21 mai 2001 reconnaissant l'esclavage et la traite comme crimes contre l'humanité, portée par l'ex-ministre de la Justice Christiane Taubira quand elle était députée.
Le président Emmanuel Macron a participé à une cérémonie de commémoration dans l'après-midi.
De l'Etat, l'avocate au barreau de Guadeloupe Evita Chevry a plutôt dénoncé l'"hypocrisie", le "double discours", et la "hiérarchisation des valeurs".
Me Georges-Emmanuel Germany (barreau de la Martinique) complète en choisissant la provocation. Il rappelle l'argument qu'on leur oppose : Colbert a fait de "grandes choses" pour la France. Certains diront qu'Hitler "a aidé l'économie allemande", avance-t-il. "A quand une statue d'Hitler devant une faculté d'Economie ?"
La défense de M. Lollia souligne aussi que son "geste de protestation" s'inscrit dans un "mouvement mondial". Un mois avant le tag, la mort de George Floyd au cours d'une violente arrestation policière aux États-Unis avait provoqué des manifestations partout dans le monde. Depuis, les monuments et statues liés à l'histoire coloniale française ou à la traite négrière sont au centre d'une polémique mémorielle.
"Les symboles ne sont pas plus figés que les idées, ils s'adaptent, et la statue de Colbert appartient au musée de la négrophobie d'Etat", soutient Me Guy Florentin.
Franco Lollia "est venu donner une leçon d'histoire, légitime et nécessaire", et demander à ce que cette statue "cesse de trôner devant la maison du peuple", a enfin lancé Me Emmanuelle Bruch au tribunal.
"C'est l'histoire qui est en marche et vous devez avoir le courage de le constater", a-t-elle conclu.
La décision sera rendue le 28 juin.
