Il a été pendant des années le puissant chef des services de renseignements péruviens sous l'ancien président Alberto Fujimori (1990-2000). Emprisonné et tombé dans l'oubli, Vladimiro Montesinos est à nouveau sur la sellette, accusé d'avoir coordonné depuis sa cellule une opération de corruption pour faire élire à la présidence la fille de son ancien patron.
Selon des écoutes authentifiées par la marine et l'autorité pénitentiaire, l'homme de 76 ans, qui purge une peine de 25 ans dans une prison de haute sécurité près de Lima, a passé pas moins de dix-sept coups de téléphone pour organiser la corruption du Jury national électoral (JNE).
L'objectif de celui qui fut longtemps surnommé le "Raspoutine des Andes"? Que l'organe électoral qui examine les recours du second tour de la présidentielle du 6 juin proclame la victoire de la candidate de droite Keiko Fujimori, en ballotage défavorable d'environ 44.000 voix face au représentant de la gauche radicale Pedro Castillo.
M. Montesinos a d'abord appelé depuis sa prison un ex-militaire fujimoriste à la retraite. Selon les écoutes, il a demandé au commandant Pedro Rejas de se mettre en contact avec l'avocat Guillermo Sendon, afin que celui-ci corrompe trois des quatre membres du JNE pour qu'ils empêchent la proclamation de Castillo.
Les conversations entre le commandant retraité et l'avocat ont été enregistrées: "Ce truc-là va te coûter trois bâtons (trois millions de dollars). Un bâton pour chacun d'eux", entend-on dire l'avocat au militaire.
Dans un autre appel, M. Montesinos dit au commandant Rejas: "Il n'y a pas d'autre moyen (...) Fais-leur comprendre, au père ou à la fille, je ne sais pas avec qui tu parles, que nous essayons de les aider dans un but commun. Sinon, ils sont foutus, et la fille va se retrouver en prison".
Keiko Fujimori, 46 ans, est accusée de corruption dans une affaire de pots-de-vin présumés reçus de la société de BTP brésilienne Odebrecht pour ses campagnes électorales de 2011 et 2016 et elle risque trente ans de prison. Son élection à la présidence est le moyen pour elle d'échapper aux poursuites pendant les cinq ans de mandat.
Mme Fujimori, qui multiplie les accusations de "fraudes" contre son adversaire, a nié toute connaissance de cette histoire et s'est dite "indignée" par les manigances d'"un homme qui a trahi tous les Péruviens". Elle a affirmé que M. Montesinos avait toujours agi dans le dos de son père, lui-même emprisonné pour corruption et crime contre l'humanité.
- "Le Comte de Montesinos" -
"La méthode Montesinos est celle qui règle les problèmes au-delà de la légalité, c'est son schéma mental qui dépeint sa pensée", a estimé auprès de l'AFP l'écrivain Luis Jochamowitz, auteur de plusieurs livres sur l'ex-chef des renseignements.
Selon lui, "le plus intéressant n'est pas tant l'opération d'achat de jurés mais la réapparition dans l'imaginaire et sur les écrans de ce personnage qui avait disparu il y a vingt ans".
"Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelait autrefois +Le comte de Montesinos+. Il est comme le comte de Monte-Cristo, c'est quelqu'un qui revient d'outre-tombe", ajoute-t-il, en référence au célèbre héros d'Alexandre Dumas.
Lieutenant dans l'armée dans les années 1970, il avait été condamné à un an de prison pour son implication dans la transmission présumée à la CIA d'informations classifiées sur des armes soviétiques acquises par le Pérou.
Il a ensuite poursuivi une carrière d'avocat avant de devenir en 1990 premier conseiller du nouveau président Alberto Fujimori.
Nommé deux ans plus tard chef des renseignements, il est devenu l'éminence grise du gouvernement en lutte contre les guérillas du Sentier lumineux (maoïste) et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (guévariste).
Mais son nom est aussi associé à l'espionnage téléphonique de l'opposition à M. Fujimori et à un groupe paramilitaire qui a opéré pendant ces années de guerre civile, sans parler de nombreux soupçons de corruption.
Il a fini par tomber en disgrâce en septembre 2000 avec la diffusion d'une vidéo le montrant en train de soudoyer un membre de l'opposition pour obtenir la majorité au Parlement.
Vladimiro Montesinos a fui au Venezuela, où il a été arrêté le 24 juin 2001 et renvoyé au Pérou où il a été jugé et condamné.
