"Toi et moi, nous avons voulu nous tuer pendant de très nombreuses années": cet aveu fait par Juan Manuel Santos au chef de la guérilla marxiste lors de leur première rencontre en 2015 revient à la mémoire de l'ex-président colombien.
M. Santos considère désormais Rodrigo Londoño, l'ex-commandant en chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), comme un allié dans la paix signée, malgré d'innombrables obstacles, il y a cinq ans.
"Nous allons ramer dans le même bateau et dans la même direction, qui est celle de la paix", se remémore avoir dit Santos à Londoño, plus connu sous le nom de guerre de "Timochenko", commandant d'une rébellion de 13.000 hommes en armes qui, pendant plus d'un demi-siècle, a tenté sans succès de prendre le pouvoir.
"Et je crois que Rodrigo Londoño s'est engagé à remplir et a rempli cet objectif, il continue à ramer comme je continue à ramer", résume M. Santos, dans un entretien avec l'AFP.
M. Santos, un libéral issu de la haute bourgeoisie colombienne, a acquis une réputation de traître au sein de la droite, avec laquelle il gouvernait alors, pour avoir signé la paix avec les FARC en novembre 2016.
Il a perdu une consultation populaire organisée la même année sur ces accords, a apporté des ajustements à ce qui avait été convenu lors des négociations à Cuba, et a finalement reçu le prix Nobel de la paix.
A 62 ans et de santé fragile, Timochenko est lui aussi vu comme un traitre par certains de ses anciens compagnons d'armes, dissidents des FARC qui continuent la lutte. En 2020, la police dit avoir déjoué une tentative d'assassinat contre lui.
L'ancien président Santos (2010-2018), aujourd'hui âgé de 70 ans, fait pour l'AFP le bilan de ces cinq années de paix avec ce qui fut autrefois la plus puissante guérilla des Amériques. Et se réjouit que le gouvernement actuel du conservateur Ivan Duque, longtemps hostile aux accords, ait rejoint "le train de la paix".
Q: Quelle est votre évaluation globale de la paix?
R: "Je voudrais que nous célébrions ces cinq années parce que (...) 95% ou plus des ex-guérilleros sont dans l'accord, parce que la justice spéciale pour la paix (...) a fonctionné et avance plus vite que n'importe quel autre accord dans l'histoire récente. La démobilisation, le désarmement et la réintégration ont été accomplis en un temps record et il faut s'en réjouir. Un grand nombre d'accords (ailleurs dans le monde) se sont effondrés, ont échoué au cours des trois, quatre ou cinq premières années. D'un autre côté, il est important de reconnaitre que de nombreux points de l'accord n'ont pas été mis en oeuvre, qu'il y a des problèmes et que nous avons encore 10 ans pour le faire".
Q: La paix est-elle irréversible?
R: "Sans aucun doute, cet accord est irréversible (...) Aucun accord n'a jamais eu autant de soutien de la part de la communauté internationale, aucun accord n'a eu autant de résolutions unanimes du Conseil de sécurité des Nations unies. Cela lui donne une force considérable".
Q: L'accord a-t-il répondu aux besoins des victimes?
R: "Je pense qu'un effort énorme a été fait, n'oublions pas qu'il y a plus de neuf millions de victimes, c'est sans précédent dans le monde. Que nous ayons déjà réparé plus d'un million de victimes, c'est aussi sans précédent. Qu'il y ait encore beaucoup de chemin à parcourir (...) bien sûr, mais cela prendra des générations".
Q: Mais la violence revient dans plusieurs régions du pays?
R: "Ceux qui disent que la violence à laquelle nous assistons est un produit de l'accord ont tort. C'est le manque de mise en oeuvre des accords. La violence à laquelle nous assistons, l'assassinat d'ex-combattants --nous sommes déjà à près de 300--, de leaders sociaux qui s'occupent de points de l'accord tels que la restitution des terres, le remplacement volontaire des cultures illicites, la protection de l'environnement... Cela est dû à un manque de politique de sécurité de la part de l'Etat colombien (...) Il était évident que les FARC quitteraient les zones sous leur contrôle et qu'il y aurait par la suite des conflits pour prendre le contrôle de ces territoires".
Q: Les ex-guérilleros ont-ils rempli leurs obligations?
R: "En termes généraux, oui. Le fait que, malgré les difficultés, plus de 95% des combattants démobilisés sont dans l'accord (...) est un aspect très important. Je pense que ce qu'ils ont fait avec le système spécial de justice de paix, qui reconnaît les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, est une étape très importante, car n'oublions pas que cet accord est le premier accord au monde dans lequel les deux parties conviennent d'un système de justice et acceptent de se soumettre à ce système de justice. Voilà où nous en sommes. Les guérilleros pourraient faire plus d'efforts en termes de vérité. Ou pour informer les autorités (...) sur les routes du trafic de drogue qu'ils connaissaient".
