"Que cela serve de leçon aux banques qui financent des dictatures": comme trois autres réfugiés soudanais, Omar A.* a été entendu en France par les juges qui enquêtent sur des soupçons de "complicité de crimes contre l'humanité" envers BNP Paribas, pour le rôle de la banque lors de la guerre au Darfour.
Entre mardi et jeudi, ils ont raconté leur histoire et les persécutions qu'eux-mêmes ou leurs proches ont subies à des magistrats parisiens et des agents de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine.
Il s'agit d'une "étape cruciale", se sont réjouis vendredi leurs avocats, Mes Clémence Bectarte et Emmanuel Daoud, qui ont obtenu l'ouverture de l' information judiciaire en 2020 après une plainte avec constitution de partie civile, conjointe avec la FIDH et la LDH.
Sollicité par l'AFP, BNP Paribas a répondu n'avoir "aucun commentaire à apporter sur cette procédure qui suit son cours."
Les juges d'instruction du pôle crimes contre l'humanité du tribunal judiciaire de Paris se penchent sur le rôle de la banque française au Soudan dans les années 2000, en particulier lors du conflit dans la province du Darfour, à l'ouest du pays.
Ce conflit, qui a opposé le régime à majorité arabe d'Omar el-Béchir - au pouvoir de 1989 à 2019 - à des rebelles issus de minorités ethniques s'estimant marginalisées, a fait environ 300.000 morts et près de 2,5 millions de déplacés, d'après les Nations unies.
Omar el-Béchir, destitué en 2019 au terme de plusieurs mois de révolte populaire, est réclamé par la Cour pénale internationale (CPI) depuis plus de dix ans pour "génocide" et crimes contre l'humanité commis lors de la guerre au Darfour.
Or pour les plaignants, à cette époque, "BNP Paribas était considérée comme la banque centrale soudanaise de facto".
- "Séquestré et torturé" -
"J'espère que l'enquête aboutira, qu'on obtiendra justice et que ça servira de leçon, pour cette banque et toutes les autres qui financent des dictatures quelles qu'elles soient", explique à l'AFP, Omar A. (nom modifié), après avoir été entendu par les enquêteurs à Paris.
Agé de 40 ans, réfugié aux Etats-Unis depuis 2010, il fait partie des neufs Soudanais parties civiles dans le dossier, vivant désormais essentiellement outre-Atlantique et en Angleterre.
Originaire du Darfour et membre de la tribu Four, ce militant raconte avoir été menacé et harcelé de façon répétée, à partir de 2002, par l'ex-Service national de renseignement et de sécurité soudanais (NISS), pour sa collaboration avec des organisations internationales de défense des droits humains.
"Le NISS savait tout de tout le monde. Ils m'ont mis sur une liste noire", explique-t-il.
En 2009, il est enlevé à Khartoum. "Ils m'ont transféré dans les services de renseignement militaires et torturé", retrace-t-il, "chanceux" de n'avoir vécu cette séquestration "que" quatre mois.
"Là j'ai vu de mes propres yeux l'incroyable équipement militaire du régime", se rappelle-t-il. "Les Soudanais sont pauvres, pourtant le gouvernement et les services de sécurité avaient accès à des armements militaires très sophistiqués, des satellites, etc. Comment est-ce possible ?"
"Je me disais: le gouvernement ne peut pas être seul, il y a quelque chose derrière", dit-il. "Sans argent, ils ne pouvaient pas avoir accès aux marchés des armes".
"Les témoignages des parties civiles rappellent la brutalité du régime d'Omar el-Béchir et met en lumière la nécessité de poursuivre les acteurs ayant permis ces crimes, notamment les institutions financières", argumente Kristin Rosella, associée chez Global Diligence LLP, cabinet de conseil juridique anglosaxon qui assiste les victimes.
En 2014, BNP Paribas a plaidé coupable aux Etats-Unis de violation des embargos américains contre le Soudan, Cuba et l'Iran et payé une amende record de 8,9 milliards de dollars.
Le groupe bancaire est également visé par une enquête judiciaire en cours à Paris, accusé par plusieurs ONG d'avoir financé en 1994 un achat d'armes au profit de la milice hutu au Rwanda.
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