Birmanie: le sort des Rohingyas guère changé par la reconnaissance d'un génocide

La décision américaine de qualifier de génocide la répression militaire birmane des Rohingyas constitue une victoire pour les défenseurs des droits de l'homme mais n'améliorera guère la situation des centaines de milliers de réfugiés dans les camps, estiment des observateurs.

Quelque 740.000 Rohingyas, une minorité musulmane apatride, ont fui en 2017 la Birmanie majoritairement bouddhiste après de nouvelles exactions pour rejoindre les camps déjà surpeuplés du Bangladesh.

Ils ramenaient de terribles récits de meurtres, viols et incendies de leurs villages. Leur retour en Birmanie paraît encore plus compromis depuis le coup d'Etat militaire de février 2021.

Des centaines de milliers d'autres Rohingyas se trouvent toujours en Birmanie dans des camps où leurs mouvements sont très limités.

Lundi, le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken doit reconnaître officiellement comme génocide la persécution de cette minorité lors de la sanglante campagne militaire de 2017.

D'après le New York Times, cette annonce pourrait être suivie de nouvelles sanctions contre la junte au pouvoir depuis le coup d'Etat contre Aung San Suu Kyi.

"Malheureusement, la détermination des États-Unis n'aidera pas à ramener les Rohingyas chez eux", dit à l'AFP Manny Maung, spécialiste du pays pour l'ONG Human Rights Watch.

"À moins que les hauts gradés de l'armée ne soient identifiés, tenus de rendre des comptes et poursuivis en justice, la perspective que la Birmanie devienne un endroit sûr pour les Rohingyas reste très mince".

Thin Thin Hlaing, une militante pour les droits des Rohingyas, explique: "mes parents, ma soeur et ma nièce vivent toujours dans des camps, avec de très mauvaises conditions et sans aucune norme en matière de droits humains".

- Terrible répression -

"Il est difficile de voir comment (la qualification de génocide) améliorera la vie de gens qui ont souffert d'une terrible répression d'Etat", note David Mathieson, un analyste spécialiste du pays.

"Les militaires birmans n'ont fait aucun cas des accusations quand elles ont débuté" et depuis leur coup d'Etat de février 2021 ils "combattent toute forme d'opposition dans le pays", avec une sanglante répression.

Près de 1.700 civils ont été tués, dont des membres de minorités ethniques, d'après un observateur local.

Après avoir chassé du pouvoir la prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, les militaires ont étalé les préjugés contre les Rohingyas.

Le chef de la junte, Min Aung Hlaing, chef de l'armée en 2017, a rejeté à plusieurs reprises l'emploi du mot "Rohingya", lui préférant celui de "bengali". Une façon de maintenir cette minorité dans la catégorie des étrangers.

Les sanctions qui pourraient découler de la décision américaine sont également peu susceptibles de porter atteinte ou déloger les généraux, d'après les observateurs.

Depuis le putsch, les Etats-Unis, le Canada, l'Union européenne et le Royaume-Uni ont déjà adopté une série de sanctions qui n'ont pas réussi à faire plier la junte, forte de deux alliés --la Chine et la Russie-- au Conseil de sécurité.

"À moins de bloquer les ventes d'armes ou de fournir une assistance anti-aérienne comme en Ukraine, Washington a peu de moyens de pression ou d'options punitives", souligne David Mathieson.

La qualification de génocide embarrasse aussi le "gouvernement d'unité nationale" anti-junte, car ses membres sont pour l'essentiel d'anciens députés du parti d'Aung San Suu Kyi, au pouvoir au moment des faits.

L'ex-prix Nobel de la paix s'était rendue elle-même à La Haye pour défendre son pays devant la Cour Internationale de Justice face à des accusations de génocide lancées en décembre 2019.

Evoquant la décision américaine, un Rohingya d'un camp de déplacés près de Sittwe, capitale de l'État Rakhine (Ouest) relève sous couvert d'anonymat que "cela aurait dû être fait depuis longtemps", tout en ajoutant qu'elle "va aider le processus devant la CIJ pour les Rohingyas".

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