Soldats enterrés dans la neige jusqu'au cou, attachés à des pieux, morts de froid : "les méthodes de la dictature ont été transférées aux Malouines", accuse un ancien combattant à l'origine d'un procès contre des militaires argentins.
Grâce aux témoignages de dizaines d'ex-soldats, la Commission nationale des vétérans des Malouines (Cecim) a ouvert en 2007 une procédure judiciaire pour "torture" lors de la guerre déclenchée en 1982 avec la Grande Bretagne.
"C'était systématique", souffle Ernesto Alonso, jeune soldat envoyé il y a 40 combattre. "On n'a pas trouvé de précédents de ce qu'on a vécu aux Malouines. Là-bas, la vie d'un mouton valait plus que celle d'un soldat. Certains sont morts de faim", affirme-t-il.
"J'ai assisté à la mort d'un soldat, puni à dormir dehors. Un matin on l'a découvert en train de convulser couvert d'un simple poncho. Il n'a pas survécu au froid", raconte-t-il depuis le centre de la Cecim de La Plata, sa ville natale dans la province de Buenos Aires.
- "Enterré" -
Le dossier judiciaire regroupe 180 actes de torture présumés et une centaine de militaires mis en accusation, mais seuls quatre ont jusqu'ici été mis en examen.
Un éventuel procès est suspendu à la décision de la Cour suprême de justice qui se doit de dire si la torture est considérée comme un crime contre l'humanité, donc imprescriptible.
Si l'affaire n'aboutit pas en Argentine, des poursuites seront engagées devant la justice internationale, assure M. Alonso, ex-président de la Cecim.
Les témoignages compilés dans le dossier d'accusation font étalage des diverses pratiques de torture par des officiers de la dictature argentine (1976-1983).
"Ils nous ont mis sur le dos et ont attaché nos jambes et nos bras" à des pieux, comme écartelés, "et avec la neige et le froid, ça vous gelait tout le corps", raconte un ex-combattant.
Un autre dit avoir été "enterré jusqu'au cou (...) pendant plus de 10 heures" dans la neige avec trois autres soldats "sans nourriture".
Certains anciens soldats disent qu'ils ont été forcés de manger des excréments, qu'ils ont été abandonnés à portée de canon des Britanniques ou qu'ils ont été torturés à l'électricité.
- Traumatisme -
Ernesto Alonso avait 19 ans en 1982 et effectuait son service militaire obligatoire lorsque le 2 avril, le président de la junte, Leopoldo Galtieri, a envoyé des troupes envahir les îles Malouines, territoire appartenant à la Grande-Bretagne depuis 1833.
Dix jours plus tard, il débarque dans l'archipel, à 2.000 km de chez lui et y restera jusqu'à la reddition argentine, le 14 juin, et la mort de 649 soldats.
Au retour après "une expérience très traumatisante", il n'a eu ni reconnaissance, ni assistance psychologique. Au contraire, "nous avons été reçus par le pire appareil répressif de la dictature qui nous a imposé le silence. Cela a fait de terribles ravages", dit-il.
Plus de 600 ex-combattants ont mis fin à leurs jours après la guerre, soit presque autant que le nombre de morts au cours des 74 jours de conflit.
Des années plus tard "prendre la parole a été une action réparatrice, nous avons pu transformer la douleur en lutte", dit Ernesto Alonso.
Inlassablement il défend le souvenir de tous ces jeunes envoyés au casse-pipe face à la supériorité militaire britannique. S'il ne veut pas "rester ancré" dans le souvenir il estime que "les Malouines, c'est bien plus qu'une guerre", affirmant la souveraineté de l'Argentine sur ces îles de l'Océan Atlantique sud, à 200 km au large de la Patagonie.
"Les Malouines sont dans l'ADN identitaire de tous les Argentins et sûrement la dictature a su toucher cet ADN, d'où toutes les contradictions de la société de l'époque", en référence au soutien populaire apporté à Galtieri pour son va-t'en-guerre malgré le rejet de la dictature.
