Sans information, pas de réconciliation
Dossier spécial « Rwanda, 25 ans après le génocide »

Philip Gourevitch : « Les séquelles du génocide sont beaucoup plus difficiles à comprendre et à écrire » - 2ème partie

Philip Gourevitch : « Les séquelles du génocide sont beaucoup plus difficiles à comprendre et à écrire » - 2ème partie©Jonathan SILVERS / SAYBROOKPhilip Gourevitch
16 min 22Temps de lecture approximatif

LES GRANDS ENTRETIENS JUSTICEINFO.NET

Philip Gourevitch

Journaliste au New Yorker et auteur

Le journaliste et écrivain Philip Gourevitch ne cesse de retourner au Rwanda depuis 24 ans. Dans cette deuxième partie d'un entretien avec Justiceinfo.net, il partage ses réflexions sur la signification des commémorations et sur l’infinie demande de justice, alors même que le génocide au Rwanda a été le plus jugé de l'histoire. Il évoque également le défi d’écrire sur les séquelles du génocide et explique pourquoi il retourne au Rwanda, encore et encore.

 

 

JUSTICEINFO.NET : L’après génocide, c'est aussi construire, organiser, symboliser la mémoire. Le Rwanda a beaucoup de monuments commémoratifs pour se souvenir du génocide des Tutsis. Comment voyez-vous le processus de commémoration ? S'agit-il, encore une fois, d'une politique gouvernementale ou est-ce plus significatif ?

PHILIP GOUREVITCH : Je pense que c'est compliqué et contradictoire. Contradictoire en ce sens que, tout en remettant le pays sur pied selon l'idée que tout le monde est Rwandais d'abord et avant tout, que l’on n’est plus défini par la division Hutu/Tutsi, en avril, lors des commémorations, on en reprend le lexique. Et les gens le ressentent très fortement.

Il semble inévitable et juste qu'il y ait certains moments et certains endroits où se concentre la commémoration. Toutes les sociétés le font d'une manière ou d'une autre, tout comme les individus le font dans leur vie privée. Et dans la situation du Rwanda, pour gérer les blessures, les passions, les traumatismes et les psychoses incroyables du génocide et de la guerre, pour retrouver un certain contrôle de la vie publique et privée plutôt que de se sentir contrôlé par la force de ce passé, on doit dire qu’on ne peut rester dans cet état tout le temps. Et en même temps, il y a cette volonté de ne pas oublier, quand bien même on aspire à moins souffrir de ses souvenirs.

L'État a des raisons et des objectifs différents de ceux des individus dans la gestion de cet équilibre, mais à ces deux niveaux, public et privé, la nécessité de trouver un modus vivendi avec le passé est là et elle évolue ou change avec le temps. Idéalement, l'équilibre recherché par l'État et les citoyens est à peu près synchrone, mais lorsque les événements commémorés définissent tout ce qui divise entre les expériences de chacun, je ne sais pas si c'est possible ni à quoi cela ressemblerait.

Au début, j'ai eu l'impression que de nombreuses réactions commémoratives étaient spontanées. Au fur et à mesure que la commémoration s'est formalisée, le traumatisme exprimé lors des cérémonies commémoratives dans le grand stade a été tout à fait horrifiant. De nombreux rescapés ne s'approcheront même pas de cette scène.

Au début, j'ai eu l'impression que de nombreuses réactions commémoratives étaient spontanées ; beaucoup de fureur pouvait s’y exprimer, en plus de tous les autres sentiments auxquels on peut s'attendre. Au fur et à mesure que la commémoration s'est formalisée, le traumatisme exprimé lors des cérémonies commémoratives dans le grand stade a été tout à fait horrifiant - les cris qui ressemblent à ceux des mouettes, les gens se tordant littéralement de douleur et devant être évacués les pieds devant. De nombreux rescapés ne s'approcheront même pas de cette scène. Et évidemment, beaucoup d'auteurs des crimes ne veulent pas s'en approcher non plus. Certains craignent d’y être aussi perçus comme des criminels. La suspicion se réveille. Les ténèbres du passé se rouvrent. Et quand tout est fini, on referme à nouveau tout ça.

Le reste de l’année, ce n'est plus vraiment à la surface, comme cela l’a été pendant un temps. Je me demande donc ce que les gens en ont retiré. Je suis sûr que certaines personnes le prennent simplement de la façon dont les gens prennent les enseignements de l'Eglise, même s'ils ne les trouvent pas entièrement convaincants, parce que c'est une structure et une formulation qui fonctionnent pour traverser le quotidien. Les Rwandais sont des croyants fidèles et j'ai l'impression qu'il y a un peu de cela ici. Beaucoup de gens restent aussi à la maison. Je me souviens qu'entre 2010 et 2015 environ, quand les gens pensaient que tout allait bien au Burundi, beaucoup de gens de Kigali y allaient pour la semaine. Les gens confiaient qu'au travail, on leur disait : ne prenez pas de vacances pendant la semaine des commémorations, ça fait mauvais genre.

Le plus difficile à savoir, c'est ce que cela signifie pour les jeunes qui sont nés depuis 1994 et qui représentaient déjà, je crois, au 15e anniversaire, la moitié de la population. Qu'est-ce que cela signifie de grandir avec peut-être des silences à la maison, de différentes natures, ou des explications insuffisantes, et de ne se confronter à cela qu’au moment des commémorations ?

Le génocide au Rwanda a été le plus jugé de l'histoire : plus d'un million de personnes au Rwanda, 75 au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et des procès symboliques dans dix autres pays.

Et cela continue.

En effet. Les gacaca et le TPIR sont terminés, mais des procès sont toujours en cours au Rwanda et dans certains pays européens. L'exigence de justice dure-t-elle indéfiniment après un massacre de masse ?

L’exigence ? Ma foi, si vous êtes Rwandais et que vous savez qu'un type qui a supervisé un massacre dans une église de votre communauté vit confortablement à Clermont-Ferrand et y travaille dans une pharmacie, élevant ses enfants dans une sorte de confort bourgeois, et que tout le monde hausse les épaules et dit "bon, vous dites qu'il a organisé le massacre mais cela suffit maintenant, monsieur", cela peut vous rendre furieux. Vous diriez : Non ! Quelqu'un doit attraper ce type.

Mais il est vrai que l'acharnement avec lequel le Rwanda poursuit ces génocidaires est inhabituel. Après la Seconde Guerre mondiale, certains juifs sont devenus des chasseurs de nazis et ont continué à les chasser pour le restant de leur vie, mais ils se sont surtout concentrés sur des personnalités très haut placées. Et je ne crois pas avoir jamais lu d’histoires ou de récits de survivants de l'Holocauste disant : j'aimerais revenir en arrière, enquêter et découvrir qui a fait cela à mon grand-père, qui l'a chassé de chez lui, qui l'a mis dans ce train, qui l'a mis à mort, et je veux tous les traîner devant un tribunal. Il ne serait probablement pas si difficile de savoir qui étaient ces gens dans certains coins en Allemagne, mais la plupart des juifs ont juste dit : au diable tout ça. Ils répondent que c'était Hitler, que c'était la guerre, ou toute autre catégorie qu’ils ont choisie. Et, bien sûr, ils ne vivent plus là où c'est arrivé.

Le Rwanda est unique, comme vous le dites, en tant que génocide le plus jugé. C'est aussi le seul où tout le monde vit ainsi les uns avec les autres.

Ceci est déterminant. Le Rwanda est unique, comme vous le dites, en tant que génocide le plus jugé. C'est aussi le seul où tout le monde vit ainsi les uns avec les autres.

Mais le gouvernement rwandais soutient les ONG et les associations en Occident qui oeuvrent à cette traque…

C'est vrai, il y a une pression interne de la part des rescapés à ce sujet. Mais je pense que c'est une priorité pour eux parce qu'ils voient ces gens comme un problème politique. Ils veulent que les pays occidentaux assument la responsabilité d'avoir des accusés de génocide qui vivent chez eux : que faites-vous avec eux ? Ont-ils une influence sur ce que vous pensez ? Il s'agit donc autant de faire pression sur ces gouvernements que sur les suspects qu'ils recherchent.

Après le génocide, une diaspora de réfugiés hutus s’est formée ainsi qu’une diaspora de Hutu Power et de génocidaires. Pour le gouvernement rwandais, c'est une menace.

Après le génocide, une diaspora de réfugiés hutus s’est formée ainsi qu’une diaspora de Hutu Power et de génocidaires, des professionnels en col blanc, dont certains avaient des moyens, se frayaient un chemin dans la société, faisaient valoir leurs idées, et organisaient un lobby auprès des gouvernements et des églises locales. Pour le gouvernement rwandais, c'est une menace. Cette remise en question de sa légitimité par ces personnes est enracinée dans le crime. Il existe donc une convergence d'intérêts. La justice est peut-être l'instrument, mais l'intérêt est : vous essayez de nous délégitimer, voici comment nous montrons que vous n'avez aucune légitimité. Je n'ai jamais entendu personne l'exprimer ainsi au pouvoir au Rwanda, mais il me semble clair qu'il s'agit d'un intérêt de l’Etat important et normal.

Alors y a-t-il un moment où il faut y mettre fin ? Je ne suis pas ces affaires de près - j'en entends parler dans les médias et je ne présume pas connaître le bien-fondé de telle ou telle accusation. Mais si un dossier est vraiment sérieux et solide, je ne vois pas pourquoi quelqu'un devrait être épargné uniquement parce qu'il a réussi à s'en tirer jusqu'à maintenant.

Depuis 24 ans, vous avez passé une grande partie de votre temps à enquêter, à faire des reportages et à écrire sur le Rwanda après le génocide. Qu'est-ce qui vous attire en tant qu'écrivain ?

Heureusement, j'ai passé un peu de mon temps à faire d'autres choses et à écrire sur d'autres choses. J'y reviens sans cesse parce que cela me confronte à des questions intéressantes. La plupart d'entre nous n’avons jamais été soumis aux tests auxquels de nombreux Rwandais ne peuvent échapper en vivant ensemble après le génocide. Il y a des gens dans ma vie à New York qui, je le sais, ont dit ou fait des choses qui me donnent envie de ne pas les voir, de ne pas leur pardonner, qui ont été malhonnêtes dans une affaire, ont été grossièrement égoïstes ou ont blessé quelqu'un sur le plan affectif, en privé ou professionnel. Ils ne sont pas nombreux, mais je recule vraiment à la perspective de les voir. Quel luxe ! Je n'ai pas à le faire. Et si c'est le cas, qu’importe ? On continue d’avancer. De penser donc à ce que tous ces gens, au Rwanda, voient et savent de ceux qu'ils croisent dans un village quand ils font un kilomètre en dehors de chez eux, ce qu'ils doivent porter, ce qu'ils doivent gérer, et comment ils le gèrent ! Leurs relations et leur connaissance sociale sont si complexes et si chargées, chaque kilomètre est comme une étagère remplie de tragédies grecques, avec aussi quelques grandes comédies, bien sûr. Quand je parle aux gens chez moi de la vie rwandaise après [le génocide], d'une toute petite partie de ce kilomètre de marche que je viens de décrire, ils me disent souvent : je ne pourrais pas le supporter, je ne peux même pas commencer à y penser. Pourtant, si les Rwandais se levaient d’un coup et commençaient à tuer leurs voisins, beaucoup diraient : ah voilà, ces Rwandais, ces Hutus et ces Tutsis, ils sont comme chien et chat, ils sont à désespérer.

Ces gens qui sont là depuis vingt-cinq ans ont touché une partie extraordinairement profonde d'eux-mêmes dont nous ignorons qu’elle fait partie de nous-mêmes.

Il s'est donc passé quelque chose qu’on n’attendait pas. Ces gens qui sont là depuis vingt-cinq ans ont touché une partie extraordinairement profonde d'eux-mêmes dont nous ignorons qu’elle fait partie de nous-mêmes. Quand ils disent qu'ils n'ont pas le choix, cela fait aussi partie de ce à quoi ils font référence. Quand quelqu'un avec qui je discute ici, à la maison, me dit qu’il ne pourrait pas gérer cela, je pense aujourd’hui que non, ce qu’on ne veut pas gérer, c'est qu’on pourrait peut-être le gérer.

Je ne dis pas que c'est parfait là-bas, loin de là. Cela peut être l'enfer ! Bien sûr que c'est plein de tension ! Et, bien sûr, cela ne se passe pas dans un climat de liberté. Je ne sais pas si ce serait possible ou non autrement. J’ai rencontré quelqu’un au Rwanda qui m’a dit : "Nous avons de la chance car nous avons un gouvernement qui ne nous laisse pas vraiment être libres ; si nous faisions ce que nous voulions, nous nous serions détruits après le génocide." Il parlait de la tentation de la vengeance. "Il nous interdit de faire ce que nous voulons et, en conséquence, nous obtenons quelque chose d'un peu mieux." Je ne dis pas que j’ai été convaincu. Je dis que cela reste une question.

A-t-il dit pour combien de temps il aurait besoin de ce manque de liberté ?

Ha – aucune personne ne m’ayant pas dit qu'il lui fallait plus de liberté maintenant, ou qu'il en avait besoin depuis longtemps, n'a été capable de me le dire. S'ils disent qu'ils pensent qu'il vaut mieux ne pas en avoir, c'est qu'ils en ont peur. Et quand j'entends cela de la bouche des gens là-bas, je ne sais pas s'ils ont raison. Ou je ne peux pas dire qu'ils ont tort. C'est ce que je veux dire quand je dis que cela me confronte à des questions finalement intéressantes. Je veux dire qu’elles sont sans fond. Et je ne veux pas dire par là que l'attitude de cette personne est l'attitude de tous, en aucun cas, mais seulement que ce sont des choses que vous entendez là-bas et que vous ne pouvez pas ne pas considérer. Il ne dit pas que c'est formidable - il dit le contraire, mais qu'il accepte une part de ce compromis.

En fait, en termes de réflexion et d'écriture, le génocide a été la partie la plus facile. Nous savons ce que nous en pensons.

En fait, en termes de réflexion et d'écriture, le génocide a été la partie la plus facile. Nous savons ce que nous en pensons. Nous comprenons les mécanismes de la division, qui consistent à dresser les gens les uns contre les autres - ce qu'on appelle grosso modo la haine, bien que je pense que le mot pouvoir est plus juste : vous prenez les faibles ou les sans-pouvoir et vous leur donnez un pouvoir sur les autres.

Je viens de relire l’Iliade de Homère. Nous savons que les gens, parfois, aiment vraiment s'entretuer. Certaines personnes aiment tuer. J'ai l'impression que ce sont ces gens qui se sont auto-sélectionnés au Rwanda et qui ont commis une grande partie des meurtres. C'est clair : ils vous disent qu'ils ont aimé cela ou que cela les a attirés. Nous savons donc tout cela. La question est la suivante : comment reconstruisez-vous le tout ?

J'avais l'idée tout à fait raisonnable qu'il serait un peu moins lourd, peut-être même plus facile, de décrire des gens qui vivent ensemble que des gens qui s'entretuent.

J'avais l'idée tout à fait raisonnable qu'il serait un peu moins lourd, peut-être même plus facile, de décrire des gens qui vivent ensemble que des gens qui s'entretuent. Mais le problème, comme je l'ai expliqué, c'est qu'ils vivent maintenant avec ce détail de connaissances crues et quand vous leur demandez : que savez-vous de cette personne avec qui vous vous êtes réconcilié ? Ils vont vous relater ce qu'ils ont entendu dans les gacaca et qui est incroyablement explicite, sanglant et éprouvant.

Pendant la période que j'ai couverte pour mon premier livre, j'ai eu l’impression qu'il était facile d'exprimer l'ampleur et l'horreur de la violence sans avoir à être sanglant. Mais lorsque quelqu'un vous raconte maintenant "j'avais 10 ans et voici ce qui s'est passé" et que vous lui demandez ce que c'est que de se réconcilier ou de penser à la réconciliation, je ne peux pas vous épargner, à vous, le lecteur, tout ce sang, car c'est exactement ce à quoi il se confronte, et il ne s’y confronte pas sous la forme d’un lointain passé - car il n’en avait pas vu la moitié à l’époque – cela vient à la fois de ce passé et énormément de ce qu’il a vécu il y a seulement quelques années [pendant les tribunaux gacaca]. J’ai alors découvert qu’il était très difficile d’écrire dessus tant c’était accablant. On le sentiment que si on le comprime, on risque de ne pas le retranscrire fidèlement, et si on le retranscrit fidèlement, cela devient juste écrasant et repoussant. Trouver l’équilibre requiert donc d’absorber tout cela en soi et de vivre avec.

Vous ouvrez la porte d'une maison et la personne qui vous invite vous ouvre la porte à eux-mêmes, et vous pénétrez dans ce vortex avec elle. Ces quelques pas vers l’intérieur puis vers l’extérieur sont comme un voyage dans un temps extrême.

Lorsque nous sommes tous deux allés pour la première fois au Rwanda, cela apparaissait à la surface, comme des convulsions, parfois presque physiquement surréalistes - scènes étranges surgissant devant vous, rencontres bizarres avec des gens lambda racontant des choses folles et inattendues, des flashs comme ça. Aujourd’hui, la surface est très lisse, c'est très calme, très tranquille, très ordonné. Les gens ne sont pas hantés d'une manière qui vous frappe, ils n'ont pas cette vibration. Puis vous ouvrez la porte d'une maison et la personne qui vous invite vous ouvre la porte à eux-mêmes, et vous pénétrez dans ce vortex avec elle. Puis vous rapportez ensuite tout cela avec vous au dehors, dans un présent normal. Ces quelques pas vers l’intérieur puis vers l’extérieur sont comme un voyage dans un temps extrême.

Et il est donc plus difficile d’écrire sur ces séquelles ?

Les séquelles sont dix fois plus intéressantes et plus dures. Elles sont beaucoup plus difficiles à comprendre et donc à écrire.

Voici un pays qui a connu un génocide. Il a exécuté 24 personnes, puis aboli la peine de mort, continué à réviser les lois pour réduire les peines. Au fur et à mesure que la société pouvait le tolérer, ils les baissaient. Le processus est devenu moins punitif, exigeant énormément d'acceptation et de recyclage des individus. Cela va à l'encontre de la façon dont nous comprenons les choses dans une société punitive comme celle de mon pays. C'est une sorte d'équilibre politique compliqué. Et c'est quelque chose qu'aucune société n'a jamais accompli avec succès. Le Rwanda y est-il parvenu ? On ne le saura pas avant un certain temps. Mais le Rwanda l’a poussé à un point qui force l’intérêt. Le Rwanda est allé plus loin et plus vite que la plupart des autres pays pour y faire face. Peut-être que cela s'avérera trop loin ou trop rapide, ou les deux, ou peut-être que cela nous surprendra à nouveau d'une autre manière, pour le meilleur ou pour le pire. Mais cela le rend fascinant.

L'autre chose, c'est qu'ils parlent. Dans le livre d'histoire orale de Svetlana Aleksievitch sur Tchernobyl, il y a une phrase où quelqu'un dit : "Nous tous" - et il est très clair que ce sont des paysans ordinaires en Ukraine - "avons vécu tant de choses que personne n'avait jamais imaginées et vécues auparavant, que chacun est devenu un philosophe". Les Rwandais disent des choses qui semblent faussement simples dans la langue et la façon dont ils les jettent parfois dans la conversation, qui montrent en fait qu'ils sont allés en enfer, puis ont suivi la route qui en sort, et possèdent une sorte de sagesse et de perspicacité qui, à mon avis, ne sont pas universellement applicables mais sont universellement intéressantes et instructives.

Avez-vous déjà pensé que la fiction pourrait être un meilleur moyen pour vous d'écrire sur le Rwanda ?

Il y a certains types d'extrémités - en particulier une histoire et une violence très contestées entraînant de grands débats sur leur vérité même - où la forme documentaire peut être au moins aussi riche ou plus riche que la fiction.

Je n'ai pas ressenti cela sur le Rwanda. Je pense que cela pourrait être le cas pour certains Rwandais. Mais il y a certains types d'extrémités - en particulier une histoire et une violence très contestées entraînant de grands débats sur leur vérité même - où la forme documentaire peut être au moins aussi riche ou plus riche que la fiction. Ou peut-être que c'est trop tôt pour de la fiction riche. Peut-être que la difficulté de l'exposition est encore trop envahissante. Les grands romans de guerre ont souvent paru vingt ou trente ans après la guerre, pas directement du terrain.

Encore une fois, je ne suis pas Rwandais. Je parle du point de vue d’un écrivain observant de l'extérieur. Ma tâche est d'enregistrer et de représenter autant que possible la façon dont les Rwandais font face à ce problème, parce que je le trouve profondément instructif, souvent émouvant, et que cela continue de me surprendre. Je ne suis jamais allé au Rwanda avec un programme. J’y vais habituellement dans un état déconcerté devant ses défis, et les gens à qui je parle me donnent un cadre pour voir une partie de ce qui s'y est passé.

En quoi cela vous a-t-il changé ?

Je ne sais jamais comment répondre à cette question. Je n'ai pas de bonne réponse parce que je ne pense pas que cela m'ait complètement surpris. En d'autres termes, ma compréhension de ce dont les humains sont capables et du fonctionnement du pouvoir dans l'histoire n'a pas été bouleversée par cette proximité avec le Rwanda.

Je dis parfois que je pardonne davantage le pardon. Au début, je trouvais cela incompréhensible. J'ai l'impression que certaines choses devraient être impardonnables. Jusqu’à ce que vous soyez acculé à cette question : quelle est l'alternative ?

Je dis parfois que je pardonne davantage le pardon. Au début, je trouvais cela incompréhensible. J'ai l'impression que certaines choses devraient être impardonnables. Je peux pardonner quelque chose qui m'a été fait, peut-être, mais quel genre de société pardonne à quelqu'un d'avoir tué la famille d'un autre ? Qu'est-ce que tout cela signifie ?

Jusqu’à ce que vous soyez acculé à cette question : quelle est l'alternative ?

J'ai vu des gens en grande difficulté et en souffrance trouver un chemin vers une vie meilleure alors que je n'y voyais pas vraiment d'issue. J'admire ces gens.

En ce sens, cela m'a changé.

J'ajouterais que je vis maintenant dans un pays qui donne l'impression d'être brisé, et non uni. Je suis sûr que cela colore ma compréhension. En ce moment même, il y a une grande et puissante personne qui cogne très fort sur les os de mon pays pour voir combien il peut en briser. Je ne sais pas ce qu'il cherche. Mais on voit la facilité avec laquelle un type peut rendre les choses plus grossières, les aggraver, attaquer, provoquer des crises, entraîner avec lui ceux qui ont le moins de caractère, et on réalise à quel point ce n'est pas une question de droit, ou d’un système soit disant solide comme le roc, mais une question de coutume, d'accord social et de chance. Je veux dire : quelle calamité effrayante d’avoir cet homme dominant cette période. Et ce n'est pas seulement l'Amérique qui est en crise, mais une grande partie de ce qui ressemblait autrefois aux parties les plus stables du monde. Ainsi, toute confiance dans une position socio-politico-historique confortable avec laquelle les gens, dans ce que les Rwandais appellent "l'extérieur", auraient pu penser ou auraient voulu penser pouvoir regarder le Rwanda depuis les années 1990 semble beaucoup plus fragile. Et la lutte acharnée, troublée, compliquée, totalement inachevée et imprévisible du Rwanda pour construire quelque chose qui tient ensemble, ressemble davantage à quelque chose dont personne ne peut dire : ma foi, nous en savons plus qu’eux. C'est pour ça que j'y retourne.

Propos recueillis par Thierry Cruvellier.

Philip Gourevitch (© Victor G. JEFFREYS)

PHILIP GOUREVITCH

Philip Gourevitch est journaliste au New Yorker depuis plus de vingt ans. Il est l’auteur de Nous avons le plaisir de vous informer que demain nous serons tués avec nos familles – chroniques rwandaises (1998). Un nouvel audiobook en anglais, lu par l’auteur, sera mis en vente le 9 avril. Gourevitch est aussi l’auteur de A Cold Case (2001) et The Ballad of Abu Ghraib : Standing operating procedure (2008). Au cours de la dernière décennie, il s’est à nouveau rendu régulièrement au Rwanda en vue d’un nouveau livre, You Hide That You Hate Me And I Hide That I Know (Tu ne dis pas que tu me hais et je ne dis pas que je le sais).

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