La justice doit être vue pour être rendue
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Le silence de l'accusé Hissène Habré

Le silence de l'accusé Hissène Habré©AFPHissène Habré
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L'ancien président tchadien en exil au Sénégal depuis sa chute fin 1990 sortira-t-il finalement de son silence ? Viendra-t-il à l'audience ou ses avocats seront-ils contraints de représenter ses intérêts contre sa volonté ? La triple question est sur les lèvres alors que le procès d'Hissène Habré, pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et tortures, doit s'ouvrir le lundi 20 juillet devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) à Dakar.

Inaugurées en février 2013, ces Chambres extraordinaires ont été créées au sein de la justice sénégalaise par un accord entre Dakar et l'Union africaine (UA) avec pour mandat de juger les principaux responsables présumés des crimes internationaux commis au Tchad sous le régime d'Hissène Habré (1982-1990).

Alors que l'instruction avait visé six anciens hauts responsables tchadiens,  l'ancien président sera jugé seul par les CAE, les autres étant en fuite ou ayant été jugés et condamnés par la justice tchadienne en mars dernier.

Hissène Habré, qui est présenté sur son site internet officiel comme « libérateur, sauveur et bâtisseur de la République du Tchad », est accusé de milliers d'assassinats politiques et de l'usage systématique de la torture alors qu'il était au pouvoir. L'organisation Human Rights Watch (HRW), qui a longtemps lutté pour le jugement de l'ancien président, a réussi à mettre la main sur des documents secrets de son ancienne police politique dénommée Direction de la documentation et de la sécurité (DDS). Selon l'organisation, ces pièces révèlent les noms de 1. 208 personnes exécutées ou décédées en détention, et de 12. 321 victimes de violations des droits de l'Homme sous le régime Habré. HRW a publié en 2013 les résultats de ses enquêtes dans un ouvrage de 714 pages, intitulé « La Plaine des Morts ». 

Le troisième président du Tchad et ses avocats contestent cependant la légalité des CAE qu'ils boycottent. Pour preuve, la défense n'a participé à aucune des quatre commissions rogatoires effectuées au Tchad lors de la phase d'instruction.

 

La défense dénonce une comparution forcée

Inculpé et placé sous mandat de dépôt depuis début juillet 2013, l'ex-homme fort a par ailleurs refusé jusqu'à ce jour de répondre aux juges d'instruction. Le président de la Chambre extraordinaire d'assises, le juge burkinabè Gberdao Gustave Kam, s'est heurté au même silence lorsqu'il a convoqué l'ancien président pour un interrogatoire préalable le 03 juin dernier. « En présence de ses avocats, (Hissène Habré) a gardé le silence durant toute la séance, choisissant de ne répondre à aucune question », rapporte la Cellule de communication des CAE. « Il faut cependant préciser qu'il n'a pas été contraint à comparaître. L'ordre d'extraction délivré par le Parquet a été exécuté par les éléments de l'administration pénitentiaire sans heurts ni violences », souligne ce service des Chambres africaines. Mais ses avocats dénoncent, dans un communiqué publié sur son site officiel le 9 juillet, « une comparution forcée », en violation, selon eux, de la jurisprudence des tribunaux pénaux internationaux.

La défense soutient par ailleurs que l'instruction a été menée uniquement à charge, au détriment de la manifestation de la vérité. « Ainsi donc, sur 13 millions de Tchadiens, pas un seul n'a pu avoir la liberté de se présenter pour apporter un témoignage à décharge sur le président Habré et quant aux juges d'instruction, ils cherchaient avant tout à plaire à (Idriss) Deby », l'actuel chef de l'Etat tchadien.

Fatimé Raymonde Habré, l'une des épouses de l'ex- président, ne veut pas non plus se tenir à l'écart de la mêlée. Dans une interview au quotidien sénégalais Le Populaire, elle accuse les CAE de vouloir « forcer, violer les lois pour humilier (Habré) et faire plaisir aux occidentaux ». « Nous sommes en position de combat, face à une grande coalition médiatique et politique financée par les pays occidentaux et Idriss Deby», affirme-t-elle.

 

« Rien ne viendra altérer la légitimité du procès »

Mais pour le Collectif des avocats des victimes d'Hissène Habré, il ne s'agit là que de manoeuvres déjà connues dans l'histoire de la justice pénale internationale. « Nous avons suivi, ces derniers temps, les gesticulations des défenseurs de Hissène Habré qui ne font qu'utiliser les mêmes stratagèmes que tous les grands criminels qui ont eu à répondre de leurs actes, comme Slobodan Milosevic, Augusto Pinochet et  Charles Taylor : à savoir, contester la légitimité du tribunal,  dénigrer les vraies victimes tandis qu'ils se font passer pour des victimes, tout en refusant de répondre aux lourdes accusations qui pèsent sur eux », indique dans un communiqué, ce collectif qui représente plus de 4.000 victimes. 

Au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), un des fondateurs de la tristement célèbre Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), Jean-Bosco Barayagwiza, été jugé en son absence après avoir boycotté son procès, accusant la cour d'être manipulée par le régime de Kigali. Il a même retiré son mandat à ses avocats qui ont dû jeter l'éponge. Le Tribunal a finalement commis d'office un autre avocat, en dépit de la protestation de Barayagwiza.

« Quelles que soient (les) initiatives (de la défense d'Habré), le procès se tiendra. Les victimes seront écoutées et la justice sera rendue. Rien, dans le comportement de Monsieur Hissène Habré et de ses défenseurs, ne viendra altérer, en quoi que ce soit, la légitimité du procès à venir, sa portée reste historique et rien ne viendra discréditer le verdict qu'il craint, légitimement », assurent les avocats des victimes.

Dans une récente interview à JusticeInfo.Net, le procureur près les CAE, Mbacké Fall,  dénonce, lui aussi, « des manœuvres » de la part d'Hissène Habré et ses avocats. Le magistrat sénégalais affirme enfin disposer d'un dossier-béton. « Nous avons comme pièces à conviction des pièces capitales, les archives de 1981 à 1990, qui détaillent l'organigramme de la terreur. Nous les avons dépouillées, numérisées et toutes les informations convergent pour établir qu'Hissène Habré dirigeait les services chargés de la répression et suivait de très près les développements ».

Selon l'Agence de presse sénégalaise (APS), qui cite la Cellule de communication des CAE,  une centaine de témoins, de parties civiles et d'experts sont attendus au procès.

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