De l'accueil au renvoi : la volte-face de la Malaisie sur les exilés de Birmanie

La Malaisie a accueilli par solidarité de nombreux Rohingyas fuyant la Birmanie. Mais cette semaine, elle a déroulé le tapis rouge pour Min Aung Hlaing, son dirigeant accusé d'avoir orchestré un génocide de cette minorité musulmane.

L'ex-chef de la junte a atterri mercredi pour discuter du sort de milliers de migrants en cours de renvoi dans le pays, en vertu d'un programme de rapatriement officiellement volontaire promu par le Premier ministre malaisien Anwar Ibrahim.

Historiquement, la Malaisie constitue un refuge pour ceux fuyant les persécutions et conflits en Birmanie - 190.000 réfugiés ou demandeurs d'asile selon l'ONU, dont deux tiers de Rohingyas, à qui la Birmanie refuse la pleine citoyenneté.

Leur présence soulève des critiques en Malaisie, amplifiées par de fausses informations mais aussi par la posture d'Anwar Ibrahim. En difficulté, il espère profiter de l'hostilité anti-Rohingyas à des fins électorales, selon plusieurs experts.

D'où l'invitation lancée à Min Aung Hlaing, l'auteur en 2021 d'un coup d'État à l'origine d'une guerre civile et qui, isolé, cherche à revenir sur la scène internationale.

Il est accusé d'avoir lancé une vaste opération militaire en 2017 qui a conduit nombre de Rohingyas à fuir, notamment en Malaisie. La Cour internationale de justice la considère comme un possible génocide.

- Hostilité -

La Birmanie dit avoir rapatrié cette année quelque 8.000 personnes par les airs et 1.500 par la mer, et la Malaisie a annoncé se préparer à en renvoyer 3.500 de plus. Kuala Lumpur n'a pas souhaité préciser la part des Rohingyas parmi eux.

Jeudi, le président birman a affirmé que des exilés seraient ramenés "dès que possible" dans le pays.

Selon des experts, l'opinion générale en Malaisie sur les migrants, particulièrement sur les Rohingyas, s'est dégradée durant la pandémie. Ils ont été la cible de fausses informations sur le Covid-19.

L'hostilité perdure depuis et, "cette année, il y a eu une autre hausse très visible du discours anti-Rohingyas en ligne", note pour l'AFP Khoo Ying Hooi, maîtresse de conférences à l'Université de Malaya.

Parmi les rancoeurs exprimées : les Malaisiens perdraient leur emploi au profit des migrants, ces derniers pèseraient sur les ressources du pays ou bien auraient des activités criminelles.

Autrefois, "la sympathie était très forte" car les Rohingyas étaient identifiés en Malaisie, pays à majorité musulmane, comme "des musulmans qui fuyaient des violences effroyables", ajoute l'universitaire.

Pour James Chin, expert malaisien à l'Université de Tasmanie en Australie, l'opinion en vogue dans le pays est que "trop de Rohingyas (auraient été autorisés) à venir".

"C'est paradoxal parce que la seule raison pour laquelle ils ont été autorisés à venir (...) c'est la solidarité islamique. La situation s'est aujourd'hui complètement inversée", observe-t-il pour l'AFP.

- "Stratagème" -

Anwar Ibrahim avait précédemment appelé les Malaisiens à la solidarité. Son changement de cap est en partie dû à l'actualité politique, jugent des experts.

Sa coalition Pakatan Harapan a essuyé des revers lors de récents scrutins, alors qu'approchent des législatives, prévues d'ici février 2028.

Elle a notamment échoué face à la coalition de l'Organisation nationale des Malais unis (UMNO), surtout soutenue par la majorité malaise.

Derrière la politique de renvoi de migrants, le spécialiste des droits humains Yap Lay Sheng de l'ONG Fortify Rights perçoit ainsi un "stratagème électoral" pour courtiser le vote des électeurs malais.

"Les conservateurs et les nationalistes se présentent comme les champions des intérêts de la majorité malaise", observe-t-il. Cibler les migrants lui permet donc "d'être vu comme un défenseur des intérêts collectifs face aux étrangers", ajoute-t-il.

- Principes -

La Malaisie affirme que toutes les personnes renvoyées ont décidé volontairement, depuis des centres de rétention, de retrouver la Birmanie.

Mais l'ONU a jugé le dispositif opaque et sans garanties suffisantes concernant leur sécurité à leur retour, comme l'exige le droit international.

Aussi, cette politique pourrait certes être favorable à Anwar Ibrahim sur le plan intérieur, mais nuire à la crédibilité du pays à l'étranger, estiment des experts.

En septembre, à l'ONU, le pays a appelé la communauté internationale à aider les Palestiniens - en majorité musulmans.

"La Malaisie parle si fortement de la protection des civils, des principes humanitaires et de l'application cohérente du droit international en Palestine", observe Khoo Ying Hooi. "Inévitablement, davantage de regards se porteront sur la manière dont ces mêmes principes sont appliqués" en Malaisie.

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