Centrafrique : « Le pardon n’a jamais exclu la justice », selon le Cardinal Nzapalainga

01.12.17

Claire Ndombé Assamba et Marcel Mboula, Bangui
Le Cardinal Nzapalainga s'exprime au Palais des Nations à Genève le 19 septembre 2015 Le Cardinal Nzapalainga s'exprime au Palais des Nations à Genève le 19 septembre 2015 UN Photo/Pierre Albouy

 Dans une interview accordée à Centrafrique Espoir, un journal-école dont le premier numéro vient de paraître au mois de novembre 2017, le Cardinal Dieudonné Nzapalainga, une des voix les plus écoutées dans cette Centrafrique meurtrie par quatre ans de conflit armé, affirme, sans ambages, qu’il n’y aura pas de paix sans justice. « La jus­tice passe d’abord et le pardon vient ensuite comme un cou­ronnement », déclare le prélat, qui est également archévêque de Bangui et qui a reçu plusieurs prix pour ses efforts en vue du retour à la paix dans son pays.

 

Centrafrique Espoir (CE): Vous n’êtes pas favorable à l’impunité. Quelle différence faites-vous entre l’impunité et le pardon ?

Cardinal Nzapalainga : Il est important que l’être humain puisse se rendre compte du mal qu’il a commis à son frère. La justice – qui peut vous priver pour un temps de votre liberté - a une valeur positive pour réfléchir et grandir en humanité. Dire non à l’impunité, c’est dire non au cycle infernal de violences et au fait que les bourreaux deviendraient des victimes et les victimes deviendraient des bourreaux. On n’en sortirait pas. Il faut mettre des barrières et nul n’est au-dessus de la loi. Ceux qui ont posé des actes, qui ont divisé, qui ont tué, doivent rendre compte de leurs actes parce qu’il est trop facile de dire : « on passe l’éponge, tout est fini ». Mais on a l’impression que les gens qui demandent cela sont dans une dynamique de ce qu’on appelle une prime à la casse. Non, pas de prime à la casse !

CE: Votre expression de « pas de prime à casse » est très forte. Pouvez-vous nous dire plus ?

Une prime à la casse, dans mon esprit cela veut dire que si je fais du mal, demain on va encore me récompenser pour le mal que j’ai fait. Or si vous avez fait du mal la société vous dit « non », le mal en groupe ce n’est pas possible. Cela ne fait pas grandir, cela di­minue, cela rabaisse et c’est le rôle de la loi d’éduquer, de former.

CE: Qu’allez-vous dire à un chrétien pour qui le pardon est important ?

Il faut que l’on comprenne tout ce qu’on entend par pardon. Le pardon n’a jamais exclu la justice, bien au contraire. La jus­tice passe d’abord et le pardon vient ensuite comme un cou­ronnement. Si vous avez reconnu et accepté ce que vous avez fait, le pardon vous sera accordé. Mais si vous êtes dans le déni de réalité vous êtes dans une attitude de toute-puissance et alors le pardon n’a pas son sens. Oui Dieu nous a pardonné. Mais les gens à qui il pardonne viennent vers lui et reconnaissent devant lui, ce qu’ils ont fait comme mal avant de recevoir son pardon. Nous demandons simplement que les uns et les autres reconnaissent qu’ils ont fait du mal. Le pardon viendra ensuite, comme une grâce qui arrivera.

CE: Etes-vous optimiste quant au retour d’une paix durable ? Quels seront les signes de cette paix retrouvée ?

Quand on se dit chrétien et qu’on n’espère plus, il nous manque quelque chose. Moi je suis optimiste pour l’avenir parce que j’ai en face de moi des êtres humains. Certes, ils sont capables du pire, mais aussi du meilleur. Et je dis à tous mes frères : « Mobilisons – nous ! Nous avons connu le pire. Allons vers le meilleur ! » Il y a déjà eu des signes positifs, tout n’est pas négatif. Il faudra du temps, de la patience, pour que la paix puisse cicatriser nos blessures. Puis, avec le temps, avec des soins, la cicatrice va disparaître.

CE: C’est un Tribunal spécial international qui va juger, n’auriez-vous pas préféré que ce soit un tribunal centrafric­ain qui juge des Centrafricains ?

Je pense que l’on gagnerait à conjuguer les deux. Parce qu’il y a des gens dans des villages qui ne pourront pas venir au TPI et donc on a intérêt que cette justice joue son rôle au niveau coutu­mier parce que l’essentiel sera la cohésion sociale. Quand le chef rassemble tous ses subalternes ou bien tous ses concitoyens, c’est qu’il y a un problème et à la fin on prend une sentence localement et la cohésion peut revenir.

CE: Pensez-vous que les femmes puissent jouer un rôle ma­jeur dans cette réconciliation ? Si oui, comment ?

La femme a beaucoup souffert. A l’hôpital, dans les moments les plus difficiles, on les voyait en première ligne, en silence, en sourdine. Aujourd’hui il est important de donner la parole aux femmes. Ce sont elles qui parleront à leur mari, à leurs enfants et qui contribueront à ce qu’on arrête cette crise. Quand je regarde les anti-Balaka et ceux de la Seleka*, il n’y avait pas beaucoup de femmes en première ligne, c’était surtout des jeunes garçons avec leur virilité, avec leurs biceps, mais après ils venaient pleurer entre les mains de leurs soeurs, leurs mères pour être consolés avec beaucoup de tendresse, d’affection. A l’intérieur ils redeviennent tout petits, donc les femmes ont un rôle, dans ce silence-là, de la nuit, elles diront à leur mari les choses pour changer.

 

  *La Séléka est une nébuleuse coalition qui a chassé du pouvoir le président François Bozizé en mars 2013. Impliqués dans de nombreuses exactions contre la population, les rebelles de la Séléka ont dû faire face aux milices d’auto-défense antibalaka, qui, à leur tour, se sont livrées à des violences contre des civils.

 

 

Charte de modération JusticeInfo.net