Une fresque murale représentant Vladimir Poutine et des combattants russes en treillis est apparue devant un grand marché proche de l'aéroport de Bangui, capitale de la Centrafrique, peu avant les élections générales tenues fin décembre.
L'ambassade de Russie à Bangui a vu dans cette oeuvre, où le président russe serre la main de son homologue centrafricain Faustin-Archange Touadéra, un "signe de notre victoire commune sur le chaos et l'instabilité", symbole du rôle-clef que le groupe paramilitaire russe Wagner continue de jouer pour aider le président sortant, grand favori de la présidentielle, à stabiliser le pays.
"Pour la première fois dans la longue histoire des conflits armés, les Centrafricains ont la possibilité de ne plus avoir peur pour leur vie", a assuré à l'AFP Alexander Ivanov, représentant des paramilitaires russes en Centrafrique, visé par des sanctions européennes et américaines.
Pour l'expert russe Sergueï Eledinov, officier militaire à la retraite, les forces Wagner ont contribué à améliorer la sécurité dans le pays, le dernier en Afrique où elles opèrent encore.
La Centrafrique "a été, en fait, le seul cas couronné de succès" pour les Russes sur le continent africain, dit-il à l'AFP.
Autrefois présent au Mozambique, en Libye et au Mali, le groupe paramilitaire n'y a pas eu la même réussite qu'en Centrafrique. Dans ce pays, "la situation sécuritaire s'est améliorée, la stabilité a été rétablie, les routes sont devenues plus sûres", énumère M. Eledinov.
Le groupe a largement contribué à repousser les groupes armés hors des grandes villes et aujourd'hui, près de 90% du pays sont de nouveau sous l'autorité du gouvernement, contre 80% tenus par les groupes armés en 2021 selon divers analystes.
"Mais il serait faux de dire que tout le monde est satisfait", ajoute M. Eledinov.
Wagner, comme d'autres entités armées en Centrafrique, est accusé de crimes de guerre par les défenseurs des droits de l'Homme et par l'opposition.
- Modèle économique unique -
Etat riche en ressources naturelles situé au coeur de l'Afrique, la Centrafrique est le dernier bastion de Wagner qui s'y est imposé comme l'un des principaux partenaires sécuritaires du gouvernement en échange de contrats lucratifs.
Les mercenaires de Wagner, dont le nombre dans le pays est estimé entre 1.500 et 2.000, ont été déployés en 2017 à la demande du président Touadéra, pour soutenir l'armée face aux groupes rebelles, après plusieurs années de guerre civile.
Le soutien russe a "permis d'éviter une nouvelle guerre civile" en 2020-2021, a assuré le président centrafricain lors de sa visite en Russie en janvier, où il a rencontré M. Poutine.
En échange de son soutien à Bangui, Wagner a notamment obtenu des licences d'exploitation de bois, des mines d'or et de diamants.
"Leur départ poserait un vrai problème intérieur pour le gouvernement", explique à l'AFP le politologue Paul Crescent Béninga.
La Centrafrique a connu depuis son indépendance en 1960 une succession de guerres civiles, de coups d'Etat et de régimes autoritaires.
Depuis 2013, les affrontements avec les groupes armés ont causé des milliers de morts et poussé près du quart des Centrafricains à l'exil.
Malgré une stabilisation relative depuis les accords de paix de Khartoum en 2019, des poches de violence persistent, notamment dans l'est et le nord-ouest.
Les paramilitaires russes ont également assuré la sécurité du quadruple scrutin (présidentiel, législatif, municipal, local) qui s'est déroulé dans le calme et a vu la réélection du président Touadéra.
M. Ivanov se présente comme le patron de l'Officers' Union for International Security (OUIS), une entité considérée comme une société-écran de Wagner par l'UE et les Etats-Unis.
Lui insiste sur le fait que son organisation est distincte, tout en admettant que OUIS emploie des combattants "très expérimentés" de Wagner.
- "Tensions" -
Depuis la mort en août 2023 en Russie du chef historique de Wagner, Evguéni Prigojine, qui avait défié l'autorité de Moscou, le ministère russe de la Défense a remplacé Wagner dans l'essentiel des pays où il opérait par la société privée Africa Corps, avec laquelle il a des liens plus étroits. Et il voudrait faire de même en Centrafrique.
"Nous sommes un pays fragile. Si des pays amis veulent nous aider, ils sont les bienvenus", a déclaré M. Touadéra dans une interview sur la chaine France 24 en novembre, tout en niant recevoir une quelconque pression du Kremlin pour opérer ce remplacement.
"Pourquoi vous parlez de pression? Je dis que nous sommes en discussions", a-t-il ajouté sans vouloir en dire plus.
Pour Charles Bouessel, consultant pour le think-tank International Crisis Group (ICG), "les autorités (centrafricaines) craignent qu'Africa Corps soit moins proactif militairement, comme on l'observe au Mali", que Wagner qui semble "mieux implanté, avec des activités économiques solides et un bilan sécuritaire perçu comme positif".
Selon une source militaire européenne, "l'intérêt pour Touadéra de garder Wagner, c'est que Wagner se paye sur la bête", notamment avec les mines d'or. Alors que "s'il prend Africa Corps, il devra payer en numéraire".
Mais d'après Sergueï Eledinov, Moscou ne se précipiterait pas pour changer une structure qui s'est avérée "efficace". "A court terme", dit-il, "ils ne la démantèleront probablement pas".

