Apparu dans la presse allemande puis relayé par un haut magistrat français, le spectre d'une ingérence américaine s'est invité dans le procès en appel du Rassemblement national, entrainant une cascade de démentis officiels de Paris à Washington.
En moins de 48 heures, le sort judiciaire de Marine Le Pen a pris des airs d'affaire diplomatique. De part et d'autre de l'Atlantique, des ministres ont dû monter au créneau pour faire taire la rumeur d'une supposée pression de l'administration Trump, une semaine à peine avant l'ouverture d'un procès crucial pour la cheffe de file de l'extrême droite française.
Tout est parti d'outre-Rhin: dans le creux des Fêtes de fin d'année, l'hebdomadaire Der Spiegel affirme que Washington "a envisagé des sanctions contre les juges qui avaient condamné" la patronne du RN au printemps dernier.
Reconnue coupable, en première instance, de détournement de fonds publics dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national (ancien nom du RN), la triple candidate présidentielle est depuis sous le coup d'une peine d'inéligibilité immédiate, qui compromet ses chances de concourir une quatrième fois en 2027.
Une sentence que Donald Trump lui-même avait critiqué dans la foulée du verdict, appelant à la "libération" d'une Marine Le Pen victime selon lui d'une "chasse aux sorcières".
Alors que le procès en appel doit s'ouvrir le 13 janvier, le président du tribunal judiciaire de Paris a commenté les affirmations du journal allemand lors de son audience solennelle de rentrée mardi. "Si de tels faits étaient avérés ou devaient se réaliser, ils constitueraient une ingérence inacceptable et intolérable dans les affaires internes de notre pays", a ainsi mis en garde Peimane Ghaleh-Marzban.
Propos étayé par l'exemple du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, chargé entre autres du mandat d'arrêt visant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, et visé depuis août par des sanctions américaines. Comme un symbole, ce magistrat sera d'ailleurs présent vendredi à l'audience solennelle de rentrée de la Cour de cassation.
- "Désinformation étrangère" -
Son cas est loin d'être isolé, puisque les Etats-Unis ont aussi ciblé ces derniers mois le juge brésilien qui a dirigé l'enquête contre l'ex-président Jair Bolsonaro, mais aussi des responsables d'ONG contre la désinformation et la haine en ligne au Royaume-Uni et en Allemagne, ainsi que l'ancien commissaire européen Thierry Breton.
Autre indice concordant, l'ancien conseiller de M. Trump, Steve Bannon se dit "100% favorable" à interdire de séjour aux États-Unis les juges ayant condamné Mme Le Pen, dont il "souhaite la victoire en 2027 pour "vraiment tuer l'Union européenne", dans une interview diffusée jeudi soir dans l'émission "Complément d'enquête" sur France 2.
Pour autant, "rien de très tangible" ne vient corroborer une volonté d'ingérence sur la Cour d'appel, avait assuré jeudi matin le plus haut procureur de France, Rémy Heitz. Désavouant son collègue du tribunal judiciaire, le magistrat de la Cour de cassation a en effet relevé qu'"à ce stade, il n'y a que des bruits de presse".
Des "spéculations" fondées sur "des propos rapportés (et) anonymes", a renchéri au même moment la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, soulignant que ces "soupçons d'ingérence qui viendraient des Etats-Unis (...) ne sont pas avérés".
Côté américain, la sous-secrétaire d'Etat Sarah B. Rogers a pour sa part tenu à "contrer la +désinformation+ étrangère" en assénant sur X que cette "prétendue fuite est fausse et périmée".
Une tonalité proche de celle du RN, qui a dénoncé mercredi "un ragot colporté par un média hostile", amplifié par la déclaration de M. Ghaleh-Marzban qui résonne "comme l'accréditation d'une fake news" pouvant "apparaitre comme une pression inadmissible sur les magistrats d'appel".
Fait rare, le parti à la flamme a reçu l'appui indirect du leader Insoumis Jean-Luc Mélenchon, pour qui l'institution judiciaire "prend une responsabilité politique qui n'est pas de son ressort" en évoquant "sans preuve" la "menace d'une ingérence trumpiste pour soutenir Marine Le Pen".
De quoi renvoyer un peu plus la pression sur la cour d'appel, où cinq semaines d'audience sont programmées jusqu'au 12 février. Le suspense durera encore plusieurs mois, jusqu'à la décision, attendue cet été.
gbh-pab-amd-bb/sde/jmt/cbn

