"Le seul endroit sûr où je puisse aller, ce sont les marécages": habitant de la région de Jonglei, au nord du Soudan du Sud, Daniel Deng est l'une des innombrables victimes civiles d'un conflit qui s'intensifie et qui a déjà causé plus de 180.000 déplacés.
Depuis fin décembre, Jonglei est le théâtre d'affrontements entre l'armée sud-soudanaise, obéissant au président Salva Kiir, et le SPLA-IO des forces loyales à l'ancien-vice président Riek Machar, arrêté fin mars et inculpé en septembre de "crimes contre l'humanité".
Si le pays connaît depuis près d'un an des violences localisées, le conflit au Jonglei se distingue par son ampleur, même s'il n'a pas encore la dimension ethnique de la guerre sanglante entre les partisans des deux hommes, qui avait fait 400.000 morts entre 2013 et 2018.
Le chef de l'armée, Paul Majok Nang, a demandé mercredi à ses troupes déployées dans la région "d'écraser" sous sept jours la rébellion.
La région est très majoritairement nuer, l'ethnie de M. Machar, et de nombreux jeunes ont pris les armes aux côtés du SPLA-IO contre l'armée perçue comme pro-Kiir, selon une source humanitaire basée à Juba, qui a requis l'anonymat.
"Les tueries indiscriminées de civils", largement causées par des frappes aériennes de l'armée, ont fait de nombreuses victimes, dénonce-t-elle.
Les forces pro-gouvernementales demandent en outre aux populations locales, perçues comme hostiles, de "quitter leurs maisons", sous peine d'être "punies", s'indigne la source humanitaire.
Dans le comté de Duk, "la plupart des gens s'installent sous les arbres. Les maisons et les structures de santé ont été pillées ou brûlées et la faim est grande", raconte Daniel Deng, 35 ans, joint par l'AFP par téléphone depuis Juba.
- Population "paniquée" -
Lui se dit "bloqué", "sans savoir où aller", alors que le SPLA-IO a selon lui capturé Duk il y a quelques jours, avant de s'en retirer, après de violents combats. Quelque 300 combattants ont péri affirme-t-il. Un chiffre que l'AFP n'a pu vérifier.
De nombreux témoignages font état d'une population terrifiée, fuyant sans destination précise.
Bol Deng Bol, depuis la capitale régionale Bor, décrit à l'AFP des civils "paniqués et désorganisés et d'autres arrivés à Bor avec leurs animaux". Impossible, dit-il, d'estimer le nombre de morts du conflit car nombre d'habitants sont toujours cachés "dans la brousse".
Les autorités sud-soudanaises estiment à 180.000 le nombre de déplacés, "des communautés déjà frappées par une insécurité alimentaire aiguë, des épidémies et les dégâts causés par les inondations de l'an dernier", pointe le Bureau onusien pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).
Le Soudan du Sud, plus jeune pays du monde après son indépendance du Soudan en 2011, est riche en pétrole. Mais sa population, très pauvre, n'en profite pas, les revenus étant captés par une petite élite corrompue.
Près de 7,7 millions de personnes sur la douzaine de millions d'habitants du pays sont touchées par la faim, estimait le Programme alimentaire mondial en avril.
La présence humanitaire est, dans ce contexte, primordiale, même si elle se raréfie du fait de la diminution de l'aide internationale.
Or à Jonglei, "le pillage et la confiscation de biens humanitaires, vraisemblablement par les deux parties, a forcé à suspendre des services de santé essentiels pour des milliers de personnes", déplore Ocha.
L'interdiction de survoler une partie de ce territoire conduit en outre à un épuisement des médicaments et matériels médicaux et à l'impossibilité d'envoyer des renforts humains, regrette Gul Badshah, un cadre de Médecins sans frontières (MSF) basé à Nairobi.
- Catastrophe humanitaire -
Certaines structures de l'ONG sont forcées de refuser les malades dont la vie n'est pas en danger, ce qui a des conséquences "catastrophiques, car des patients qui pourraient être traités maintenant voient leur état s'aggraver", explique-t-il à l'AFP.
Et seuls les enfants souffrant de malnutrition sévère sont désormais traités, mais pas ceux souffrant de malnutrition modérée, pourtant très grave, observe Gul Badshah.
Or "ceux qui ont forme modérée basculeront ensuite vers une forme aiguë, puis sévère" de la malnutrition, note-t-il. Et faute de compléments alimentaires adéquats, "ces enfants mourront, assurément."
La situation à Jonglei "n'est pas isolée" mais constitue une "escalade dangereuse", pointe le commissaire onusien Barney Afako, qui craint "un nouveau cyle de guerre tragique et brutale" si les tensions ne redescendent pas.
Des combats ont été rapportés dans le sud-est du pays. Le numéro 2 du SPLA-IO, Wisley Welebe Samsona, a appelé lundi ses hommes à marcher sur Juba pour "se débarrasser du régime anti-paix".
Une menace lourde de sens, même si la capitale est lourdement protégée, et que l'opposition paraît militairement incapable, faute d'armements adéquats, de la mettre à exécution.

