Sanctionné par les Etats-Unis, le juge Guillou en appelle au réveil de l'Europe

Privé de sa carte Visa à cause de sanctions américaines, le juge français de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, est venu à Bruxelles mardi réclamer un réveil de l'Union européenne sur la souveraineté bancaire et numérique.

"Je suis Breton et je peux tenir très longtemps" sans carte Visa ni services numériques américains. "Mais je ne vais pas tenir s'il ne se passe rien", a-t-il averti, avant une rencontre avec des responsables de la Commission européenne.

Avec d'autres magistrats de la CPI, Nicolas Guillou a été sanctionné par Washington en août dernier en raison de son implication dans le dossier du mandat d'arrêt visant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu.

Depuis, sa carte Visa - un service américain - lui a été retirée par sa banque en France. Et il ne peut plus utiliser une kyrielle de services numériques américains, d'Airbnb en passant par Amazon.

"Le plus problématique, c'est quand ça touche des services dans lesquels il n'y a pas d'alternative européenne", a-t-il décrit, en insistant sur les services bancaires.

Dans son quotidien aux Pays-Bas, où la CPI est basée, il lui a fallu bricoler avec une application (iDEAL) pour réaliser des paiements en ligne.

Mais à moyen terme, Nicolas Guillou, qui n'a plus le droit de se rendre aux Etats-Unis, voudrait que l'Europe accélère sur son projet "d'euro numérique", une version électronique de la monnaie unique qui constituerait une alternative aux géants américains Visa et Mastercard.

La Banque centrale européenne compte lancer en 2027 une phase pilote du projet, mais elle a besoin d'un cadre législatif européen dès cette année si elle veut véritablement émettre des euros numériques en 2029.

- Lanceur d'alerte -

Le juge Guillou demande aussi à la Commission européenne de mettre sur la table un "règlement de blocage", un "acte juridique qui consiste à imposer aux entreprises de ne pas respecter ces sanctions (américaines) sur l'espace européen".

Ce serait "un message politique très fort de la part de l'Union Européenne de rejet de ces attaques contre l'État de droit et contre la justice", a-t-il souligné lors d'une conférence de presse à l'ambassade de France auprès de l'UE.

Nicolas Guillou devait rencontrer dans l'après-midi les commissaires européens Maria Luís Albuquerque (Services financiers) et Valdis Dombrovskis (Economie).

Le juge français, qui exerce toujours à la CPI, s'est presque mué contre son gré en lanceur d'alerte. "Moi, je n'ai jamais été dans les médias avant, je n'ai jamais cherché à y être", a-t-il assuré, en racontant sa "sidération" au moment des sanctions.

Sans les applications américaines, "j'ai arrêté le commerce en ligne" pour retourner dans les magasins, sourit le quinquagénaire, qui n'était pas particulièrement un geek. Mais de telles sanctions "pour des jeunes qui ont la totalité de leur vie sur le numérique" constitueraient "une véritable mort civile", met-il en garde.

Sur le fond, Nicolas Guillou redoute l'effet d'intimidation de sanctions qui pourraient pousser des "décideurs" à "l'autocensure", quand ils doivent trancher certains dossiers sensibles au sujet de pays étrangers.

Dans les arcanes bruxellois, il est soutenu par l'eurodéputée sociale-démocrate Aurore Lalucq, qui préside la commission parlementaire aux affaires économiques et milite pour la souveraineté bancaire européenne face à Visa et Mastercard.

"Là, on n'est plus en interdépendance vis-à-vis des États-Unis, on est dans une dépendance suicidaire sur un trop grand nombre de domaines", estime-t-elle auprès de l'AFP.

Selon elle, la crise avec Donald Trump sur le Groenland a constitué un "point de bascule", une "prise de conscience" qu'il faut "utiliser pour accélérer" sur des projets comme l'euro numérique.

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