Mary Ann Pajo regarde en silence les employés du cimetière ouvrir la tombe de son fils à Manille, et en sortir son corps pour qu'il soit examiné par un médecin légiste.
Soupçonné de trafic de drogue, Joewarski Pajo, 30 ans, jouait sur son téléphone portable lorsqu'il a été abattu. Il est l'une des milliers de victimes présumées d'exécutions extrajudiciaires menées sous le mandat de l'ancien président des Philippines, Rodrigo Duterte.
Une audience doit s'ouvrir lundi devant la Cour pénale internationale à La Haye afin de déterminer si M. Duterte sera jugé pour son implication dans au moins 76 décès liés à sa "guerre contre la drogue" qui en aurait causé des milliers.
"Cette audience, c'est ce que nous attendons", affirme le père Flavie Villanueva, fervent détracteur de la guerre contre la drogue impulsée par l'ancien chef de l'Etat (2016-2022), après avoir récité une prière sur la dépouille de Joewarski.
Son corps et 125 autres ont été exhumés afin que l'association à laquelle appartient le prêtre puisse s'en servir comme preuve des crimes.
"Il est important que (Duterte) comparaisse en personne devant le tribunal, physiquement, afin que nous puissions voir s'il éprouve des remords", appuie le religieux.
Or il est peu probable que M. Duterte assiste à l'audience. Les avocats de l'octogénaire ont déposé mercredi une requête visant à le dispenser de son obligation de comparaître, même par vidéoconférence.
"Je suis vieux, fatigué et fragile", a assuré l'ex-président dans son dossier, affirmant que le tribunal n'avait aucune compétence sur lui.
Une décision lâche pour M. Villanueva, qui souligne que Rodrigo Duterte a déjà été déclaré apte à se présenter au procès.
"La responsabilité est une notion dont cette personne n'a aucune idée", estime-t-il. "Il ne veut pas affronter la vérité."
- "Intouchable" -
Dans un café de Manille tenu par des familles de personnes tuées dans la guerre contre la drogue, trois employées s'apprêtent à partir pour la Haye. Elles estiment que la justice n'aurait pas pu être rendue dans leur pays.
"Personne aux Philippines ne peut toucher Duterte, et encore moins intenter un procès contre lui", explique Lydjay Acopio à l'AFP. Sa fille de trois ans, Myca, a été tuée dans une fusillade lorsque la police a lancé un raid sur la maison où elle vivait avec son père.
Rosalie Saludo, une serveuse, raconte que son mari a été abattu devant elle lorsque leur maison a été prise pour cible par erreur par la police. Pour elle, la famille Duterte est si puissante qu'elle est presque intouchable.
"Tant que sa fille (la vice-présidente Sara Duterte) est en fonction, tant que ses alliés sont en fonction, il peut encore trouver un moyen de contourner et de déformer la justice", affirme-t-elle.
Mercredi, Sara Duterte s'est déclarée candidate à la présidence pour 2028.
La gérante du café, Mary Grace Garganta, a dû déménager après que la police a tué son père sans mandat en 2016. Car "maintenant (qu'elle) parle", elle a peur pour les autres membres de sa famille.
"Je ne nie pas que mon père était impliqué dans le trafic de drogue, mais ce n'était pas une raison pour le tuer", dit-elle.
"Ils ne sont pas Dieu pour ôter ainsi la vie."
- "Nous voyons la lumière" -
Mais la position de ces familles est loin d'être majoritaire aux Philippines, où une part importante de la population continue de soutenir l'ex-président.
Selon un sondage réalisé en novembre par WR Numero, seuls 44% des Philippins estimaient que M. Duterte devrait être jugé par la CPI, contre 62% en avril.
"Si Duterte a commis des actes répréhensibles (...) il l'a fait uniquement pour le bien du pays", affirme à l'AFP Jovel Manzano, 34 ans, dans une rue animée du quartier de Cubao à Manille.
"Si un Philippin commet un crime, il devrait être jugé ici, pas extradé", ajoute-t-il.
Jessa Cangayaw, masseuse de 30 ans, approuve la politique de lutte contre la drogue menée par l'ex-président, tant que les personnes tuées sont des "mauvaises personnes" et pense que sous son mandat, "les choses allaient mieux que maintenant".
Mais pour Sheerah Escudero, dont le frère adolescent a été retrouvé mort en 2017, le corps criblé de balles, l'audience de lundi est un pas vers la "responsabilité".
"Notre système judiciaire est défaillant", a déclaré la femme de 28 ans à la presse, assurant que les autorités philippines n'avaient mené "aucune enquête crédible" contre M. Duterte.
"Nous avons connu une très longue période sombre, mais nous voyons la lumière au bout du tunnel."

