Tortures, violences sexuelles sur des détenus: un Ukrainien, résidant en France depuis 2021 et soupçonné de sévices entre 2016 et 2019 à Izoliatsia, prison de sinistre réputation de Donetsk (Ukraine), alors sous le contrôle de séparatistes prorusses soutenus par Moscou, a été écroué en France pour crimes contre l'humanité.
Yehven B. (né en 1979 à Donetsk en Ukraine) a été placé en garde à vue le 7 avril, puis mis en examen et placé en détention provisoire (à une date non précisée), conformément aux réquisitions du Parquet national antiterroriste (Pnat) a indiqué ce dernier, sollicité vendredi par l'AFP.
Les chefs d'inculpation englobent "crimes contre l'humanité et complicité de crimes contre l'humanité", qui relèvent de la compétence du Pnat, ou encore "tortures, violences sexuelles, persécution pour des motifs politiques et sexistes".
Izoliatsia est "un centre d'art contemporain transformé en prison pour y enfermer les citoyens suspectés d'être des soutiens au gouvernement ukrainien" à partir de 2014, lorsque les séparatistes prorusses ont pris le contrôle de la région, selon l'ONG Amnesty International.
Pour le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'Homme, "plusieurs centaines de personnes ont été détenues et torturées dans cette prison et continuent de l'être depuis l'invasion de l'Ukraine par la Fédération de Russie" en 2022, rappelle le Pnat. Donetsk est aujourd'hui occupée par la Russie.
Dans le cadre de l'enquête préliminaire du Pnat, d'anciens prisonniers d'Izoliatsia ont dénoncé "le rôle de supplétif" de Yehven B., lui-même détenu. Il est soupçonné d'avoir été "chargé notamment d'extorquer les aveux des autres prisonniers, de leur infliger des violences, tortures et d'autres actes inhumains et dégradants", selon le Pnat.
- "Ca glace le sang" -
Une coopération judiciaire avec l'Ukraine, ainsi "que le concours de plusieurs organisations de la société civile", ont permis aux enquêteurs de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH) "d'auditionner plusieurs anciens détenus de cette prison en France et en Ukraine".
Ces investigations ont révélé selon le parquet antiterroriste français "l'ampleur des tortures et mauvais traitements infligés aux détenus", et notamment "l'existence d'un système de violences et d'humiliations sexuelles auquel ont été systématiquement soumis les prisonniers d'Izoliatsia".
Sur un site de l'ONU dédié aux droits des femmes, on peut lire le témoignage de Lyudmila Huseynova, Ukrainienne qui "refusait d'accepter le contrôle russe" et "a été détenue et torturée pendant plus de trois ans" à partir de 2019.
"Pendant les 50 premiers jours, on m'a gardée dans une salle de torture de la prison d'Izoliatsia", relate-t-elle. "Dans ce lieu, vous n'avez plus aucun droit: de 6h à 22h, on est debout la tête recouverte d'un sac, avec des menottes aux poignets". "On peut se faire battre sans aucune raison. Ça glace le sang d'entendre les cris des autres détenues, en pensant qu'on sera peut-être la prochaine", évoquait celle qui fut ensuite transférée dans un autre centre de détention.
- Enquête ouverte en 2022 -
Yehven B. est aussi visé pour des "crimes, délit de guerre et complicité de ces faits, caractérisés par des atteintes à l'intégrité physique ou psychique, des violences sexuelles". Sont également mentionnés des "actes visant à faire obstacle au droit des victimes détenues d'être jugées régulièrement et impartialement", au "préjudice de personnes détenues dans la prison d'Izoliatsia", entre le 29 juillet 2016 et le 29 décembre 2019.
Selon une source proche du dossier, il s'agit de la première procédure ouverte par une juridiction nationale pour crimes contre l'humanité visant une personne pour son implication présumée dans de tels faits commis dans l'est de l'Ukraine.
A l'origine de l'enquête préliminaire ouverte le 29 septembre 2022 par le Pnat, il y a une dénonciation de "tortures, crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la prison d'Izoliatsia" émanant de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), de la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et de l'ONG ukrainienne Truth Hounds, qui documente les crimes de guerre dans son pays.
Les investigations se poursuivent désormais sous la direction d'un juge d'instruction du Pôle crimes contre l'humanité, crimes et délits de guerre du tribunal judiciaire de Paris.

