"C'est comme inviter un tueur en série à un dîner entre amis": le chaos du monde frappe aux portes de la Biennale de Venise, où la présence simultanée de la Russie et de l'Ukraine, d'Israël et de Gaza, a enflammé la semaine de pré-ouverture.
Dans les jardins où la plus grande manifestation d'art contemporain au monde ouvre ce samedi au public, le pavillon russe se dresse à quelques mètres d'une sculpture de cerf qui a été sauvée du front ukrainien.
Le retour de la Russie à la Biennale, dont elle était absente depuis son invasion de l'Ukraine en 2022, a suscité un tollé international depuis son annonce début mars.
"Les avoir ici (...), c'est comme inviter un tueur en série à un dîner avec vos amis", a fustigé jeudi la ministre ukrainienne de la Culture Tetiana Berejna.
"Les gens qui disent que la culture et la guerre ne sont pas liées ont totalement tort", a-t-elle estimé auprès de l'AFP, rappelant que 346 artistes ukrainiens ont été tués jusqu'à présent par la Russie.
Moscou "détruit nos bibliothèques, brûle nos livres, détruit nos musées. (...) Cette guerre vise donc aussi la culture", a-t-elle poursuivi.
Outre la Russie et l'Ukraine, d'autres pays impliqués dans des conflits sont représentés à Venise, notamment les États-Unis et Israël, qui ont attaqué l'Iran fin février. Téhéran, qui devait participer, a finalement renoncé.
Fin avril, le jury de la Biennale a démissionné après avoir annoncé qu'il exclurait du palmarès "les pays dont les dirigeants sont actuellement poursuivis pour crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale", soit la Russie et Israël.
Cette année, l'Etat hébreu a un pavillon à l'Arsenal, autre espace d'exposition de la Biennale, non loin de celui de l'Ukraine.
Les Palestiniens, dont l'Etat n'est pas reconnu par l'Italie, n'en possèdent pas mais sont représentés par une exposition consacrée à Gaza au Palazzo Mora, intitulée "Gaza - No Words - See the Exhibit" ("Pas de mots - voyez l'exposition").
"Il n'y a vraiment aucun moyen de décrire l'horreur infligée aux Palestiniens à Gaza, et je ne pense pas que nous souhaitions être au même endroit que ceux qui ont fait cela", explique le commissaire de l'exposition, Faisal Saleh, fondateur du musée de la Palestine aux Etats-Unis.
Les policiers postés aux abords des pavillons russe, israélien et américain rappellent que la situation géopolitique internationale rend la coexistence entre pays en guerre, y compris sur le terrain de l'art, potentiellement explosive.
Vendredi, une nouvelle manifestation propalestinienne a réuni environ 2.000 personnes à Venise, selon l'agence italienne Ansa, pour protester contre la présence d'Israël à la Biennale.
- "Rassembler les gens" -
"L'Histoire frappe à la porte de notre quotidien à tous ; imaginez donc si elle ne venait pas frapper aux portes solides des 130 ans d'histoire de (...) la Biennale de Venise", a déclaré son président, Pietrangelo Buttafuoco, lors d'une conférence de presse mercredi.
Le même jour, le pavillon russe est devenu le centre névralgique de la contestation à la présence de Moscou.
Seins nus ou visages cagoulés, les membres du groupe russe Pussy Riot et du collectif féministe ukrainien Femen ont organisé leur première action commune devant le bâtiment vert.
"Si la Biennale commençait à sélectionner non pas les oeuvres, mais les appartenances, (...) elle cesserait d'être ce qu'elle a toujours été: le lieu où le monde se rencontre, et ce d'autant plus lorsque le monde est déchiré", s'est défendu M. Buttafuoco.
"Ce qui se passe aujourd'hui (...) détruit le sens de l'art" qui "est là pour rassembler les gens", a estimé auprès de l'AFP l'artiste Belu-Simion Fainaru, qui représente Israël avec l'exposition "La Rose du Néant". L'installation principale est un bassin d'eau alimenté par le goutte-à-goutte d'un système d'irrigation.
"Je ne pense pas qu'il faille réduire le monde de l'art à une arène politique", a-t-il complété.
Une position défendue également par le vice-Premier ministre italien Matteo Salvini, en visite à la Biennale vendredi: "Je ne pense pas que les artistes américains, chinois, israéliens ou russes soient les porte-parole des conflits en cours".
Au Palazzo Mora, une centaine de pièces de broderie, tissées à la main par des Palestiniennes dans des camps de réfugiés, reproduisent des images "plus vivantes que les photographies" de "ce qui s'est passé à Gaza" ces deux dernières années, explique M. Saleh.
Comme pour calmer la polémique, trois soirées dédiées "à la réflexion et à l'approfondissement sur le thème de la paix" ont été programmées durant la semaine de pré-ouverture, avec le réalisateur russe Alexandre Sokourov ou encore l'écrivaine et architecte palestinienne Suad Amiry.

