16.01.2004 - TPIR/MILITAIRES I - PORTRAIT: DALLAIRE, l'HOMME QUI A SERRE LA MAIN DU DIABLE

Arusha, le 16 janvier 2004 (FH)- l'ancien commandant de la Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR), le général canadien Roméo Dallaire, qui témoignera à charge lundi dans le procès de quatre hauts gradés des ex-Forces armées rwandaises (FAR), est né le 25 juin 1946 en Hollande.

C'est au plus fort de la deuxième guerre mondiale que son père, le sergent Roméo Louis Dallaire, en poste sur le vieux continent, s'éprend de l'infirmière néerlandaise Catherine Vermeassen.

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A la fin du conflit, Roméo Louis Dallaire traverse l'Atlantique en sens inverse avant D'être rejoint par sa jeune femme et le premier fruit de leur union, le futur général, alors âgé de six mois.

"Mon premier amour a toujours été l'armée"
Dès sa tendre enfance, il est nourri par son père de nombreux souvenirs de la grande guerre. Le sergent retraité reste en effet fortement marqué par la carrière militaire. Cet amour du métier des armes, il le transmettra sans grande difficulté à son fils. Le futur casque bleu l'écrira plus tard dans son livre "Shake hands with the devil"(J'ai serré la main du diable), consacré à l'étape rwandaise de sa vie de commandant militaire. "Mon premier amour a toujours été l'armée. Elle a été ma maîtresse, ma muse et ma famille".

Le jeune Dallaire qui rêve de l'uniforme militaire est cependant un élève moyen. Vers la fin de ses études secondaires, il fait heureusement une rencontre décisive: un officier supérieur lui fait remarquer que, s'il aspire à la carrière militaire, il doit être brillant à l'école. Roméo Dallaire ne se le fait pas répéter. Désormais, il travaille D'arrache-pied et réussit à se hisser parmi les meilleurs élèves de sa classe. Ainsi, à 18 ans, il entre dans un collège militaire pour "cadets". Il fréquentera par la suite le Collège militaire royal de Saint Jean, le Royal Military College de Kingston dans l'Ontario et le United States Marine Corps Command and Staff College, en Virginie. Sa formation et son amour du métier lui vaudront une fulgurante ascension au sein des forces armées canadiennes.

"Le Rwanda, c'est quelque part en Afrique n'est-ce pas?"
Mais comment cet officier canadien a-t-il été mêlé à la crise rwandaise?

Le 26 juin 1993, alors qu'il assiste à une parade dans une des unités sous son commandement, le général de brigade Roméo Dallaire reçoit un coup de fil de son chef, l'informant qu'il pourrait être déployé à l'étranger dans une opération de maintien de la paix. Si "le 5ième groupe-brigade mécanisé du Canada" dont il assume le commandement a déjà envoyé des soldats dans des opérations de maintien de la paix de par le monde, l'officier n'a personnellement aucune expérience en la matière. Le message indique, sans autre précision, que les Nations Unies envisagent D'envoyer des troupes au Rwanda. "Le Rwanda, c'est quelque part en Afrique, n'est- ce pas?" demande un Dallaire excité, quoiqu'ignorant encore tout de ce petit pays qui a du mal à sortir de trois ans de guerre civile. Pendant que l'idée du déploiement de casques bleus au Rwanda fait son chemin aux Nations Unies, un accord de paix est conclu le 4 août 1993 à Arusha (Tanzanie) entre le gouvernement du président Juvénal Habyarimana et la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) alors sous commandement de Paul Kagame, l'actuel homme fort de Kigali. l'accord prévoit notamment la mise en place D'un gouvernement de transition à base élargie (GTBE) et l'intégration des deux armées belligérantes.

LA MINUAR...le génocide
La Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR) sera créée par le Conseil de sécurité de l'ONU deux mois plus tard dans le cadre de la résolution 872. Sa mission ? Veiller à l'application de l'accord de paix D'Arusha, accompagner le processus de paix jusqu'à des élections libres et démocratiques. Elle devait notamment "superviser les conditions de la sécurité générale dans le pays pendant la période terminale du mandat du gouvernement de transition, jusqu'aux élections".

Dès la fin de l'année, les Rwandais peuvent admirer les casques bleus circulant dans la capitale rwandaise où ils sont notamment chargés de la sécurité de l'unique aéroport international du pays. C'est au dessus de cet aéroport que l'avion présidentiel est atteint par un missile sol-air dans la soirée du 6 avril 1994. Le président hutu Juvénal Habyarimana est tué dans l'attentat. Le lendemain, des hordes de tueurs dégainent leurs armes, des femmes sont éventrées après avoir été violées, des enfants sont découpés en morceaux puis jetés dans des latrines ou des rivières, des vieillards enterrés vivants... Pendant une centaine de jours, le sang coule au Rwanda. La MINUAR était là, impuissante, selon le général Dallaire.

Un général gravement traumatisé
l'officier canadien est D'avis aujourD'hui qu'avec davantage de troupes et D'équipements, la MINUAR aurait pu arrêter ou réduire l'ampleur du génocide des Tutsis et des Hutus modérés. Pour lui, l'humanité a failli à son devoir en abandonnant à leurs bourreaux des victimes sans défense.

Le général à la retraite accuse notamment la France, les Etats-Unis et la Belgique D'avoir fait peu de cas du sang rwandais.

Et Roméo Dallaire de s'interroger. "Sommes-nous tous des êtres humains ou certains le sont-ils plus que D'autres?" "Nous, dans les pays développés, agissons D'une façon qui fait croire que nos vies sont plus dignes que les vies D'autres citoyens de la planète", déplore le général dans son livre-réquisitoire.

Rentré dans son pays en août 1994, soit un mois après l'arrêt des massacres, Roméo Dallaire reste hanté par les visions des ces êtres humains sans défense auxquels lui et ses hommes n'ont pu porter assistance. Il est aujourD'hui gravement traumatisé. Il subit des séances intensives de psychothérapie, après un diagnostic de désordre mental lié au stress post-traumatique. Plusieurs fois, il a tenté D'abréger ses jours.

A un aumônier militaire canadien qui s'étonnait de ce qu'il croyait encore en Dieu après son aventure rwandaise, le général Dallaire a répondu: "Je sais que Dieu existe car, au Rwanda, J'ai serré la main du diable"!

ER/AT/GF/FH(Ml''0116 B)