09.04.2003 - TPIR/MEDIAS - LA RTLM ETAIT CONTROLEE PAR DES MILITAIRES, SELON UNE ANCIENNE PRESENTATR

Arusha, le 9 avril 2003 (FH) - Une ancienne présentatrice de la Radio-télévision libre des Mille collines (RTLM) a déclaré que cette station était contrôlée par des militaires membres des ex-Forces armées rwandaises (FAR) pendant le génocide anti-tutsi de 1994, lors de son témoignage mercredi devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Détenue au Rwanda pour "incitation aux tueries par les émissions de la RTLM", Valérie Bemeriki a été citée par la défense de Ferdinand Nahimana, un des trois accusés dans le procès des "médias de la haine" en cours au TPIR.

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Promoteur allégué de la RTLM, Ferdinand Nahimana est coaccusé avec Jean-Bosco Barayagwiza, un membre du comité D'initiative de cette radio, et Hassan Ngeze, ex-directeur et rédacteur en chef de la revue Kangura.

"Les militaires avaient un mot à dire quant à nos émissions", a afffirmé Valérie Bemeriki, se référant à la période entre avril et juillet 1994.

"Depuis le 7 avril, il y a des réunions chaque matin à l'Etat-major de l'armée rwandaise et le directeur ansi que le rédacteur en chef doivent y prendre part", a-t-elle indiqué.

Le témoin a expliqué que des émissions de la RTLM, à cette époque, se basaient sur des "communiqués et des informations qui provenaient des Forces armées rwandaises"

Valérie Bemeriki a ajouté, qu'à ce moment-là, les salaires, le logement, le transport ainsi que les repas des journalistes étaient pris en charge par l'armée.

Le témoin a rapporté qu'entre avril et juillet 1994, les journalistes de la RTLM avaient reçu de l'Etat-major, des armes à feu et des uniformes militaires. De plus, ils avaient droit à une escorte militaire lorsqu'ils se rendaient "dans des zones dangereuses".

Valérie Bemeriki est le second présentateur de la RTLM à témoigner dans ce procès ouvert sur le fond en octobre 2000, après l'Italo-belge Georges Ruggiu.

Contrairement à Georges Ruggiu, Valérie Bemeriki a déclaré que Ferdinand Nahimana ne jouait aucun rôle dans la gestion quotidienne de la RTLM, notamment le recrutement et l'encadrement des journalistes.

Selon Bemeriki, le directeur de la RTLM était le nommé Phocas Habimana, tandis que Nahimana était un des membres de son comité D'initiative.

Phocas Habimana est un ancien directeur de la société rwandaise des transports aériens, Air Rwanda. Il était marié à une politicienne très connue sous le régime de l'ancien président Juvénal Habyarimana, Gaudence Nyirasafali.

D'après le témoin, Phocas Habimana "dirige tout de la boîte: les journalistes et tout le personnel. Il supervise tout. C'est lui qui donne les remarques, les salaires. C'est lui qui donne tous les ordres, c'est à lui qu'on s'adressse en ce qui concerne les différentes sollicitations, sauf pour ce qui est du métier de journalisme, qui relève de la compétence du rédacteur en chef"

Le rédacteur en chef de la RTLM était Gaspard Gahigi, et son adjoint, Habimana Kantano, a indiqué Bemeriki.

Le témoin a signalé que Phocas Habimana a gardé son pouvoir disciplinaire entre avril et juillet 1994. "Il va licencier [le journaliste] Emmanuel Nkomati. Il a fait un prélèvement de 10.000 francs sur mon salaire suite à une émission que J'avais fait passer qui ne lui convenait pas", a dit Bemeriki.

Interrogée sur ce que Phocas Habimana avait reproché à son émission, Valérie Bemeriki a répondu : "Je ne sais pas. Il ne m'a pas expliqué ses raisons".

Valérie Bemeriki a indiqué que Phocas Habimana "était quelqu'un D'autoritaire, très sévère, très dur, mais en même temps gentil et juste."

Valérie Bemeriki a déclaré qu'entre avril et juillet 1994, à la RTLM, "il y a des débordements, des exagérations, des dérapages ici et là". Le témoin, en cela, a recoupé la déposition de Ferdinand Nahimana lui-même, selon laquelle la RTLM a connu "des dysfonctionnements" du fait qu'elle avait été prise en otage par "des extrémistes".

La représentante américaine du procureur, Simone Monasebian, a suggéré que la RTLM était liée aux militaires même avant le 6 avril 1994. Selon elle, une cinquantaine de militaires étaient parmi les actionnaires de la RTLM. Bemeriki a répondu qu'elle ne connaissait pas tous les actionnaires de la radio, ajoutant cependant que la société qui gérait la RTLM était ouverte à tout le monde.

Le procureur a également suggéré que les journalistes de la RTLM "se sentaient libres" de critiquer l'armée et le gouvernement intérimaire en 1994. Le témoin a rétorqué :"Nous ne pouvions critiquer l'armée qui nous protégeait depuis le début de la guerre".

Valérie Bemeriki a D'abord travaillé à l'aéroport de Kigali, avant de devenir journaliste. Elle a été, pour commencer, recrutée par les journaux Interahamwe et Umurwanashyaka affiliés à l'ex-parti présidentiel, le MRND, avant de postuler à la RTLM.

Valérie Bemeriki avait dans un premier temps été contactée par le procureur pour témoigner à charge mais ce dernier y a finalement renoncé. Le témoin a déclaré que lors de cet entretien remontant à 1999, il a fait de fausses déclarations qu'il devrait rectifier dans un livre qu'il est en train D'écrire.

Valérie Bemeriki a expliqué que cet entretien s'était déroulé sous pression et qu'il avait menti "pour sauver ma peau".
Mercredi, Valérie Bemeriki a souvent refusé de répondre à des questions sur la RTLM, indiquant qu''elles sont en rapport avec son procès au Rwanda.

Le Réglement du TPIR stipule que "un témoin peut refuser de faire toute déclaration qui risquerait de l'incriminer. La Chambre peut, toutefois obliger le témoin à répondre. Aucun témoignage obtenu de la sorte ne peut être utilisé par la suite comme élément de preuve dans une poursuite contre le témoin, hormis le cas de poursuite pour faux témoignage".

Le procès des médias se déroule devant la première chambre de première instance du TPIR présidée par la juge sud-africaine Navanethem Pillay et composée en outre des juges norvégien Erik Mose et sri-lankais Asoka de Zoysa Gunawardana. La déposition de Bemeriki se poursuit jeudi.

AT/GF/FH (ME'0409A)