LES RWANDAIS SALUENT LA CONDAMNATION POUR GENOCIDE DE TROIS PERSONNALITES DES MEDIAS

Kigali, le 4 décembre 2003 (FH) – Des Rwandais de toutes conditions sociales ont salué le jugement prononcé mercredi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TIPR), basé à Arusha, dans le procès de trois anciennes personnalités des médias, reconnues coupables d’avoir alimenté le génocide de 1994 via leurs médias respectifs.

Le jugement a ainsi reconnu l’impact des « médias de la haine » dans le massacre, en trois mois, d’environ un million de Tutsis et d’opposants hutus.

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“Ces hommes ont finalement été rattrapés par le justice”, commente par exemple Leonard Nshuti, étudiant à l’Institut des Sciences et Techniques de Kigali. “Si Nahimana et ses amis s’en étaient tirés, cela aurait constitué une insulte à la mémoire des victimes du génocide et pour l’humanité en général”, ajoute-t-il.

Ferdinand Nahimana, l’ancien directeur de la RTLM, surnommée “radio machettes”, Hassan Ngeze, l’ancien propriétaire et rédacteur en chef de la revue extrémiste Kangura et Jean-Bosco Barayagwiza, ancien directeur des affaires politiques au Ministère des Affaires Etrangères, également membre du comité d’initiative de la RTLM et membre fondateur du CDR (Coalition pour la Défense de la République), ont été reconnus coupables de génocide, d’entente en vue de commettre le génocide, d’incitation directe et publique au génocide et de crimes contre l’humanité, extermination et persécution.

Nahimana et Ngeze ont chacun écopé de la prison à vie, la peine maximale au TPIR. En raison d’une décision en mars 2000 de la chambre d’appel du TPIR concernant la violation de ses droits lors de son arrestation, la sentence de Barayagwiza, initialement condamné à la prison à vie, a été réduite à 35 ans.

“RTLM, Kangura et la CDR sont responsables de la plupart des massacres qui ont dévasté le pays. Je suis ravi du temps qu’ils passeront désormais derrière les barreaux. Peut-être en profiteront-ils pour repenser au supplice qu’ils ont fait endurer aux Rwandais”, indique pour sa part Alphonse Niyigaba, employé sur un chantier à quelques pâtés de maison du bâtiment où la RTLM avait ses bureaux.

“ L’état-major des mots”

Au plus fort du génocide, un journaliste de la RTLM, décrivant une rencontre entre des officiels de la radio et le haut commandement militaire avait évoqué une réunion entre “l’état-major de l’armée et l’état-major des mots.”

Effectivement, dans leur jugement, les trois juges de la première chambre de première instance du TPIR ont relevé que “la RTLM, Kangura et la CDR ont constitué les balles et le pistolet ” responsables d’un “impact mortel” suite à l’attentat contre l’avion présidentiel qui a déclenché le génocide. Et que, “à travers leurs mots et leurs actions, ils sont responsables de la mort de milliers de civils innocents”.

Aujourd’hui, le deuxième étage du bâtiment qui, au coeur de Kigali, abritait “l’état-major des mots”, est occupé par un petit centre de formation informatique. Dans les rues environnantes, le vacarme provoqué par une foule de véhicules et de gens tend à masquer le petit restaurant et le studio photo qui occupent le rez-de-chaussée de l’ancien bâtiment de la RTLM.

Hormis le grand mât d’antenne sur le toit, il reste peu de la station de radio qui, selon le procureur du TPIR, fournissait aux tueurs leur inspiration et a incarné le châtiment pour les Tutsis et les opposants hutus.

“Sans la RTLM, la moitié des gens tués seraient encore vivants”, estime Ladislas Niyongira, un journaliste freelance qui travaillait pour une publication locale au moment du génocide.

“Il ne faut pas sous-estimer son impact”, explique Niyongira. “Tout le monde écoutait la RTLM à cause de sa programmation musicale et de ses présentateurs drôles. Elle avait plus d’auditeurs que la radio d’Etat.”

Un autre journaliste, qui travaillait également au Rwanda avant et pendant le génocide, est du même avis. Selon Fulgence Kamali, aujourd’hui rédacteur en chef de l’hebdomadaire Kinyamateka, les trois personnalités des médias ont beaucoup entrepris, et ont réussi, à justifier les massacres auprès de la population comme de la communauté internationale.

“Nahimana a fait le tour du monde en donnant des explications bizarres et en occultant ce qui se passait alors au Rwanda. Ngeze faisait la même chose sur place, tandis que Barayagwiza mettait sur pied, dans son parti, une milice mortelle”, affirme Kamali. “En fait, tous les trois méritent un jugement plus lourd encore”, ajoute-t-il.

Mercredi, pour la première fois, un tribunal international a reconnu coupable une personnalité des médias pour l’utilisation de ce média à des fins de génocide. Pour cela aussi, ce procès, et le jugement qui l’a conclu, ont été uniques.

CE/GG/GF/FH(ME’1204e)