Une commission sur le passé colonial belge qui patine

La commission mise en place par la Belgique pour faire la lumière sur son passé colonial au Congo, au Rwanda et au Burundi semble encore se chercher et tend à éteindre l’enthousiasme qu’elle a suscité. Deux historiennes, qui ont participé à la rédaction du rapport des experts, destiné à servir de base aux travaux de la commission, ont publiquement exprimé des réserves quant à la réussite de ce projet politique ambitieux.

Archives d'un dossier titré "Ministère des colonies - Cabinet du Ministre".Les experts dénoncent le fait que l'accès aux archives coloniales belges soit toujours partiel et conditionnel. © Archives de l’État en Belgique
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Faire la clarté sur les zones d'ombre de l'histoire coloniale qui persistent, tenter de savoir en quoi la violence de la colonisation crée des souffrances encore aujourd'hui : telle est la mission que la commission spéciale belge sur le passé colonial s'est donnée depuis déjà plus d'un an. L'initiative a été saluée partout. Pour la première fois, un État européen veut faire face à l’ensemble de son passé colonial, reconnaître ses torts, présenter des excuses, réparer, indemniser. Mais voilà, après avoir missionné dix experts pour tracer les grandes lignes de l'histoire coloniale et donner des pistes de réconciliation, la commission semble ne toujours pas savoir par quoi commencer. Alors qu'elle paraît encore chercher sa méthode de travail, deux historiennes parmi les dix experts qui ont rédigé le rapport initial se sont confiées publiquement sur les coulisses de leur mission. Elles s’interrogent sur les suites de ce travail parlementaire.

Anne Wetsi Mpoma et Gillian Mathys ont participé, le 19 janvier, à une conférence-débat intitulée « Après la colonisation : chercher la vérité et la réparation ». L'événement était organisé par l'AfricaMuseum de Tervuren, et animé par l'écrivain David Van Reybrouck, auteur de « Congo. Une histoire », en présence également de Nanette Snoep, directrice du Rautenstrauch-Joest-Museum, en Allemagne.

Durant une heure et demie, les quatre spécialistes ont évoqué le contenu du rapport des experts, les conditions dans lesquelles il a été établi, les faiblesses de celui-ci et son utilité.

L’urgence d’un centre communautaire culturel

Pour Gillian Mathys, historienne et chercheuse à l'Université de Gand, le temps a manqué pour aboutir à un rapport plus complet et mieux ficelé. « Par exemple, nous n'avons finalement jamais vu la dernière version du rapport et le texte n'est pas très accessible pour une audience large », dit-elle. « Pour les historiens, il n'y a rien de nouveau dans ce document. Nous avons fait une synthèse de ce qui existe déjà. Mais pour le public, je pense que l'élément qui ressort le plus est la violence structurelle qui a existé pendant et après Léopold II », le roi des Belges qui avait acquis à titre personnel le Congo en 1885.

Selon Anne Wetsi Mpoma, membre de l’association Bamko, un centre de réflexion et d’action sur le racisme envers les Noirs, la plus forte et la plus urgente des recommandations pour favoriser la réconciliation et les réparations est la création d'un centre communautaire culturel, idéalement à Bruxelles. « Il servirait à organiser des rencontres, des débats, des expositions, des rituels de guérison et y accueillir une partie du patrimoine spolié », déclare-t-elle. « Je suis convaincue, en tant qu'historienne de l'art, du pouvoir de la culture pour changer les mentalités ».

Accès aux archives: un mauvais signal

Les deux historiennes se montrent surtout réellement sceptiques quant aux chances de la commission d’aboutir à des résultats concrets. « J'ai un peu peur que ça s'arrête à l’établissement des responsabilités », déclare Mathys. « Il faut des changements structurels », enchaîne Mpoma. « Le risque de non-concrétisation est plus que réel. Rien que le mot « consultation » [la commission avait demandé aux experts de consulter quatre représentants de la diaspora pour établir leur rapport] est condescendant », confie-t-elle.

« Je ne pense pas que c'est une institution qui pourra aboutir à la décolonisation », reprend Mathys. « Les commissaires veulent accomplir cet exercice, mais veulent-ils s'attaquer aux changements structurels ? C'est une institution qui n'est pas faite pour aboutir à ça. Prenons l'exemple des recommandations qui ont été formulées à la suite de la commission Lumumba [commission d’enquête parlementaire, achevée en 2001, sur l’assassinat du Premier ministre congolais Patrice Lumumba, en 1961] et qui n'ont jamais été suivies. Espérons que cela ne se reproduira pas avec cette commission, mais... », s’inquiète l'historienne. « Réparer, c'est aussi changer », ajoute-t-elle.

Autre mauvais signal donné par la commission, selon les intervenantes : l'accès partiel et conditionnel aux archives coloniales. « Une partie de ces archives est toujours classifiée. C'est un problème pour une commission qui veut faire la clarté sur le passé colonial. Des chercheurs belges peuvent obtenir une dérogation pour avoir accès à cette partie classifiée, mais pas les chercheurs congolais, rwandais ou burundais », explique Mathys.

Un manque d’actions concrètes

Depuis la remise du rapport des experts, en octobre, la commission spéciale a peu avancé. Elle a entendu certains représentants de la diaspora et l'experte psychologue An Michiels sur la manière d'auditionner des victimes de crimes graves. Elle vient de publier un appel « à la diaspora, la société civile et les interlocuteurs en Belgique, en République Démocratique du Congo, au Rwanda et au Burundi » pour savoir « sur quels thèmes ils souhaitent être entendus ». Elle a également lancé un appel à deux ou trois experts « pour la suite de ses travaux ». La « méthodologie » qu’elle a publiée, avec un « aperçu des travaux planifiés », s'avère très peu étayée et ne permet pas de comprendre concrètement la manière dont sa mission va se dérouler.

Entre doutes sur les chances d'aboutir à de véritables changements et attentes d'actions concrètes avec une vision claire, la commission sur le passé colonial belge prend le risque d’endormir le public, comme tous ceux – chercheurs, membres de la diaspora et victimes du racisme - qui attendent beaucoup d'elle.