Sans information, pas de réconciliation

Myanmar: plaidoyer pour une commission d'enquête internationale sur les crimes contre les Rohingyas

Myanmar: plaidoyer pour une commission d'enquête internationale sur les crimes contre les Rohingyas©JC McIlwain/UNLa Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme au Myanmar, Yanghee Lee
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Tandis que la session du Conseil des droits de l’Homme se poursuit à Genève, Thomas Kean, du site Frontier Myanmar, a interrogé la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme au Myanmar, Yanghee Lee. Cette dernière plaide, dans son rapport, pour la mise en place d’une commission d’enquête internationale sur les crimes contre la minorité musulmane des Rohingyas dans l’Etat de Rakhine.


Pourquoi recommandez-vous une commission d’enquête ?
Tout au long de mon mandat, j’ai fait part de préoccupations s’agissant des graves violations des droits de l’homme contre les Rohingyas et d’autres minorités communautaires dans l’Etat de Rakhine. Mais la demande d’une commission  d’enquête est devenue impérative suite aux allégations persistantes de graves violations des droits de l’homme dans l’Etat de Rakhine après les attaques du 9 octobre dernier. Cela doit faire l’objet d’une enquête approfondie, indépendante et impartiale.
Même si plusieurs commissions ont été créées, les violations des droits de l’homme alléguées ne rentrent pas dans le mandat de certaines d'elles, tandis pour d’autres, il y a des doutes sur leur composition, leurs méthodes de travail et leur crédibilité. La première réponse des autorités consistant à rejeter et nier ces allégations est d’ailleurs inquiétante.
Au regard de l’étendue et de la nature de ces récentes allégations ainsi que de la discrimination historique et présente visant les Rohingyas et d’autres minorités, je crois fermement qu’une commission d’enquête internationale est requise pour que la lumière soit faite de façon approfondie, indépendante et impartiale.


Que peut-on attendre d’une commission d’enquête ?
Personne aujourd’hui ne sait exactement ce qui s’est passé dans le nord de l’Etat de Rakhine durant « les opérations de ratissage » - nous avons des allégations graves et troublantes de graves violations des droits de l’homme qui auraient été commises par les forces de sécurité dans une région qui était bouclée depuis plusieurs mois et que des dizaines de milliers de personnes avaient apparemment fuie. Une commission d’enquête avec le mandat et l’expertise requis devrait être capable d’examiner, avec des garanties d’indépendance et d’impartialité, les violations des droits de l’homme alléguées, mettre au grand jour ce qui s’est passé exactement et aider à vérifier les allégations en vue de garantir la justice et des réparations pour les victimes.


Il est presque certain que la résolution parrainée par l’Union européenne au Conseil des droits de l’Homme va renouveler votre mandat. J’apprends qu’après le retrait de la résolution à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre dernier, il était attendu que le Conseil des droits de l’Homme retire aussi la résolution ou la modifie, mais les événements dans l’Etat de Rakhine imposent une nouvelle résolution. Partagez-vous cette lecture de la situation ?

Je sais que le gouvernement du Myanmar a demandé « une normalisation des relations », cela veut dire qu’il voudrait être traité comme tout autre Etat au sein de la communauté internationale. Le non-renouvellement de la résolution sur le Myanmar l’année dernière à l’Assemblée générale (de l’ONU) devrait être situé dans ce cadre-là. J’avais cependant alerté les Etats membres à l’Assemblée générale en octobre dernier que  nombre d’objectifs sur les droits de l’homme fixés dans le cas du Myanmar n’avaient pas été atteints. A mon avis, donc, retirer la résolution au niveau de l’Assemblée générale ou du Conseil des droits de l’Homme serait prématuré. Et la communauté internationale doit continuer à suivre de près la situation des droits de l’Homme au Myanmar.

 

Le Représentant du Myanmar U Win Htein a déjà qualifié d’ « injuste et biaisé » votre rapport au Conseil des droits de l’Homme. Le gouvernement a-t-il déjà reçu le rapport ? Votre réaction à ce commentaire ?

Conformément à la pratique, le gouvernement a reçu mon projet de rapport avant sa finalisation et sa publication et a pu faire des commentaires. Lors de ma visite au Myanmar, dans le cadre de la préparation de ce rapport, j’ai également rencontré autant d’acteurs que possible, dont différents ministres du gouvernement et des commissions parlementaires. Je voudrais souligner que j’écris ce rapport comme une amie du Myanmar, qui veut travailler avec tous les acteurs pour protéger et concrétiser les droits de tout le monde dans le pays. Mais, en assumant ce rôle, j’ai l’obligation de rapporter ce que j’ai vu – de positif comme de négatif- d’une manière indépendante et impartiale, ce que je me suis efforcée de faire dans ce rapport.

J’espère que le gouvernement du Myanmar va soigneusement examiner toutes les recommandations contenues dans mon rapport. J’espère aussi qu’ils apporteront leur soutien à la commission d’enquête proposée qui les aiderait à savoir ce qui s’est passé exactement dans l’Etat de Rakhine, et qu’ils vont donner la preuve de leur engagement à mener de vraies enquêtes et combattre l’impunité.

 

D’autres commentaires ?

Lors des discussions sur les attaques du 9 octobre et les opérations de sécurité qui ont suivi, je pense que deux choses sont à ne pas oublier. D’abord, comme je l’affirme dans mon rapport, la situation dans l’Etat de Rakhine est généralement complexe et les griefs de longue date de la communauté bouddhiste de Rakhine doivent être pris en considération.

Lors de ma visite dans le Rakhine nord, j’ai rencontré plusieurs communautés Rakhine et une communauté hindoue qui étaient toutes anxieuses et inquiètes de l’avenir, confrontées à des difficultés accrues d’accès aux moyens de subsistance. Et puis, même avant le 9 octobre, l’Etat de Rakhine était le plus pauvre au Myanmar . Il y a un besoin réel d’un meilleur accès à l’éducation, aux soins de santé et aux moyens de survie pour toutes les communautés.

Deuxièmement, il est tout aussi important de ne pas oublier les graves violations des droits de l’homme qui continuent d’être perpétrées dans d’autres parties du pays, notamment dans le cadre de l’escalade des conflits dans les Etats de Kachin et Shan, raison pour laquelle j’ai aussi demandé dans mon rapport un débat urgent au Conseil des droits de l’Homme sur les violations en cours dans d’autres parties du Myanmar.

 

Cet article est repris du site Frontier Myanmar (traduction JusticeInfo)

 

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