Sans information, pas de réconciliation

Seychelles, la vérité sur le paradis

Ce 9 mai, les sept commissaires d’une Commission vérité, réconciliation et de l’unité nationale doivent prêter serment aux Seychelles. L’archipel est surtout connu pour ses plages paradisiaques et ses îles privées. Mais entre 1977 et 1992, les Seychellois ont vécu sous la dure loi du parti unique. L’opposition est désormais majoritaire au parlement et l’heure est venue d’affronter ce passé douloureux.

Seychelles, la vérité sur le paradis©Georges BENDRIHEM / AFP + Tobias ALT + JusticeInfo.netL'autorité de France-Albert René a plané sur les Seychelles pendant plus de 40 ans.
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« On dit aux touristes que les Seychelles sont le paradis sur terre, mais est-ce un paradis pour les Seychellois ? » Ainsi s’interrogeait, en mars 2016, un nouveau parti politique d’opposition seychellois proposant la création d’une « commission vérité, réconciliation et paix ». La question posée va bientôt pouvoir trouver quelques réponses. Ce 9 mai, cinq Seychellois et deux étrangers doivent prêter serment à Victoria, capitale de cet archipel de 115 îles, en tant que commissaires d’une nouvelle Commission vérité, réconciliation et de l’unité nationale, votée l’année dernière.

Tout a changé après la victoire de la coalition d’opposition, lors des élections législatives de septembre 2016. La première alternance parlementaire aux Seychelles en quarante ans. Une commission parlementaire est alors mise en place qui recommande, en juin 2018, la création d’une commission vérité. Le 6 septembre 2018, le président Danny Faure signe la loi créant la « Commission pour la vérité, la réconciliation et l’unité nationale ». Celle-ci est chargée de recevoir les plaintes et d’enquêter sur les violations des droits de l’homme commises à l’époque du parti unique.

Torture systématique et répression politique

Le 5 juin 1977, l’archipel des Seychelles n’est indépendant que depuis un an quand France-Albert René, premier ministre, prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat. C’est encore l’époque des partis uniques et des expériences socialistes. En 1978, le Front progressiste du peuple seychellois devient vite la seule organisation politique autorisée. Un régime autoritaire s’installe, non sans contestation. En 1981, le célèbre mercenaire sud-africain Mike Hoare tente de renverser le président René. L’échec de l’opération entraîne une vague de répression contre l’opposition.

En novembre 1985, un opposant de premier plan, Gérard Hoarau, en exil à Londres, est assassiné sur le palier de sa porte. L’affaire ne sera jamais élucidée mais, pour les opposants, le meurtre est signé. Selon Bruce Baker, ancien directeur du Centre pour les études africaines à l’université de Coventry, au Royaume-Uni, « sous René, l’usage de la torture est systématique, les violations des droits de l’homme sont généralisées et l’opposition est réprimée. René reconnaît lui-même avoir mis sous écoute des personnalités de l’opposition, chez eux comme à l’étranger, et il est probable que ses agents aient commis le meurtre du dirigeant de l’opposition Gérard Hoarau ».

A la sortie de l’école secondaire, chacun est obligé de rejoindre le Service national de la jeunesse, où se mélangent endoctrinement politique, formation paramilitaire, et clientélisme nourrissant « le népotisme, la corruption et l’impunité », écrit Baker dans le Journal of Contemporary African Studies. La liberté de la presse, bien sûr, subit le même sort.

Le tourisme, en revanche, fleurit. Et le développement économique suit. Les Seychelles deviennent l’un des Etats les plus prospères d’Afrique. Au début de ce siècle, le pays comptait le plus fort taux d’alphabétisation, la plus faible mortalité infantile et la plus forte espérance de vie du continent.

Trois ans pour « combler les divisions »

Fin 1991, la vague de démocratisation de l’après-guerre froide et les pressions des bailleurs de fonds occidentaux contraignent René à réinstaurer le multipartisme. Il va cependant se maintenir au pouvoir dans une démocratie de façade. Jusqu’en 2004 où, à l’âge de 69 ans, le président annonce son retrait, tout en gardant le contrôle du parti. Depuis lors, la présidence du pays est restée entre les mains de l’ancien parti unique.

Le travail de la Commission vérité vise à établir la vérité sur les abus de cette ère du parti unique, puis à rendre un rapport officiel et public sur ces violations, « aider à combler les divisions » qu’elles ont causées, apaiser et réhabiliter les victimes comme les responsables des crimes, fixer les réparations et décider d’accorder ou non l’amnistie aux responsables. Enfin, la Commission a pour but d’« unir les Seychellois autour d’un agenda commun » et d’éviter la répétition de ces violations des droits de l’homme.

Son existence est prévue pour trois ans. La commission comprend sept membres, dont deux étrangers non résidents aux Seychelles. Ses audiences seront publiques et filmées. Elle peut exiger la comparution de quiconque et peut également exiger le témoignage à charge d’un époux contre l’autre. Elle dispose des mêmes pouvoirs que la Cour suprême du pays. La preuve recueillie ne pourra être utilisée dans des procédures devant les tribunaux civils ou pénaux (sauf pour faux-témoignage). L’amnistie fait l’objet d’une demande écrite préalable des auteurs, qui devront offrir des excuses directes à leurs victimes.

Toute personne peut demander à être entendue par la Commission, ou déposer une plainte dans les six mois qui suivront le commencement du mandat de la Commission. Celui-ci doit prendre effet trois mois après la prise de serment des commissaires, soit début août 2019.

La vérité sans France-Albert René

En juin 2018, la commission parlementaire qui avait préparé la voie pour la mise en place de la commission vérité, avait remis son rapport à la présidence de la République. En quinze mois de travaux, le groupe parlementaire – où étaient représentés les deux grands camps politiques du pays – avait recueilli 315 plaintes de victimes. Comparé aux milliers de déclarations recueillies devant d’autres commissions vérité dans le monde, cela peut sembler dérisoire. Mais c’est se méprendre sur la réalité insulaire. Comme l’a alors indiqué le vice-président du pays, tout le monde est d’accord qu’une petite partie de la population a été directement affectée par ces abus dans le passé mais que ceux-ci ont été ressentis par chacun, tant les Seychelles sont un petit territoire.

Perdu au milieu de l’océan indien, l’archipel des Seychelles se trouve à 1500 kilomètres des côtes africaines, au nord-est de Madagascar. Son nom vient d’un ancien contrôleur des finances sous le roi de France Louis XV, quand les Français s’attribuèrent ces îles au milieu du XVIIIe siècle, avant qu’elles ne deviennent une colonie britannique au lendemain de la chute de Napoléon. Aujourd’hui, l’archipel compte environ 100 000 habitants. Mais au moment du coup d’Etat, en 1977, il n’en comptait que 60 000.

Les plaintes déposées auprès de la commission parlementaire ont été classées en plusieurs catégories. On y trouve arrestations, détentions illégales, disparitions et meurtres, mais aussi licenciements abusifs, pertes de biens fonciers, traumatismes et persécutions. 16 % des plaignants cherchaient à recouvrer leur bien foncier, 15 % demandaient la vérité et la justice, 10 % attendaient des excuses et 58 % une réparation financière.

Il y aura pourtant un grand absent devant la Commission : France-Albert René. L’homme qui a incarné les Seychelles et dont l’autorité a plané sur elles pendant plus de quatre décennies est mort le 27 février dernier, à l’âge de 83 ans. Le travail de vérité se fera sur lui et sans lui.

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