Sans information, pas de réconciliation


Le génocide controversé des femmes autochtones au Canada

Un rapport rendu public le 3 juin qualifie de « génocide » la mort de plus de 1200 femmes autochtones assassinées ou disparues au Canada entre 1980 et 2012. Le premier ministre canadien a accepté les conclusions de ce rapport qui suscitent pourtant une vive polémique. Génocide ou pas ? Certains dénoncent un langage provocateur, en porte-à-faux avec la définition juridique internationale du génocide. Tandis que la Commissaire en chef parle d’une "mort par un million de petites blessures, au fil des générations ».

©Andrew MEADE / AFPLe Premier ministre Justin Trudeau a accepté les conclusions d'un rapport controversé sur la mort de plus d'un millier de femmes autochtones.
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Plus d'un millier de femmes autochtones assassinées ou disparues au Canada ces dernières décennies ont été victimes d'un véritable "génocide", selon la conclusion controversée d'une commission d'enquête publique qui a rendu son rapport lundi après plus de deux ans de travaux.

Des autochtones comme des non-autochtones étaient à l'origine de ces meurtres et disparitions. Certains étaient les partenaires de ces femmes, d'autres des membres de leur famille ou de leur entourage ou encore des étrangers, y compris des tueurs en série, selon ce rapport présenté lors d'une cérémonie en présence du Premier ministre Justin Trudeau et des familles des disparues à Gatineau, ville québécoise située en face d'Ottawa.

Le rapport souligne que les femmes et les filles autochtones font face à un niveau de violence disproportionnellement élevé en raison des "actions et inactions de l'Etat qui trouvent leurs racines dans le colonialisme et les idéologies connexes, reposant sur une présomption de supériorité".

Après avoir entendu ou recueilli les témoignages de plus de 2.000 personnes, la commission estime que les victimes sont probablement plusieurs milliers, mais que "nul ne connaît" leur nombre exact.

"Malgré des circonstances et des contextes variables, tous les meurtres et disparitions ont en commun la marginalisation économique, sociale et politique, le racisme et la misogynie qui font partie intégrante du tissu social canadien", a expliqué Marion Buller, commissaire en chef.

Selon elle, "la dure réalité, c'est que nous vivons dans un pays dont les lois et les institutions perpétuent les violations des droits fondamentaux, ce qui mène à un génocide envers les femmes, les filles et les personnes" autochtones issues de minorités sexuelles.

"Million de petites blessures"

L'utilisation du terme "génocide" - cité à plus de 120 reprises dans le rapport- a été vivement critiquée, notamment par le Premier ministre du Québec, François Legault. Il a estimé lundi que les faits avancés dans le rapport, bien que "très graves", ne reflètent pas suffisamment les définitions internationales ou juridiques du génocide.

"D'après les preuves que nous avons entendues et lues, c'était une conclusion inéluctable", a pour sa part estimé Mme Buller devant les journalistes.

"Nous pensons souvent aux génocides comme l'Holocauste et les massacres (de masse) en Afrique et ailleurs, et bien sûr, c'est un génocide et c'est une tragédie", a-t-elle souligné. "Mais le type de génocide que nous subissons au Canada, c'est... la mort par un million de petites blessures, au fil des générations".

"Une histoire inimaginable"

"C'est une histoire qui est inimaginable pour la plupart des Canadiens. Mais pour beaucoup de gens, c'est une réalité déchirante", a réagi Justin Trudeau, qui a fait de la réconciliation avec les populations autochtones l'une des priorités de son mandat.

"Notre système de justice ne leur a pas rendu justice et a échoué malheureusement", a-t-il dit, sans jamais reprendre cependant le terme "génocide".

"C'est honteux. C'est inacceptable et cela doit prendre fin", a-t-il insisté, promettant de lancer un "plan d'action national" pour apporter des réponses "concrètes et cohérentes" aux conclusions du rapport.

Le Canada a "imposé" ses "propres lois, institutions et cultures aux peuples autochtones" en cherchant à les "éliminer", rappelle le rapport.

"Les femmes et les filles autochtones sont douze fois plus susceptibles d'être victimes de violence que les femmes non-autochtones", a souligné Michèle Audette, l'une des quatre commissaires de l'enquête.

"Entre 1997 et 2000, le taux d'homicides était près de sept fois plus élevé pour les femmes autochtones que pour les femmes non-autochtones", a-t-elle souligné citant des statistiques officielles.

Toute cette violence reflète des "traumatismes transgénérationnels et intergénérationnels" et "une marginalisation sous forme de pauvreté, de logement précaire ou d'itinérance et d'obstacles à l'éducation, à l'emploi, aux soins de santé et au soutien culturel", selon le rapport.

L'enquête incluait également "les personnes de diverses identités de genre et non binaires métisses, inuites et des Premières nations représentées par l'acronyme 2ELGBTQQIA (personnes bispirituelles, lesbiennes, gays, personnes bisexuelles, transgenres, queer, en questionnement et personnes intersexuées ou asexuelles)".

Le rapport recommande notamment au gouvernement la création d'un poste de défenseur national des droits des autochtones, d'un tribunal spécialisé et d'un organisme de surveillance de la police.

Il appelle également à des réformes majeures, faisant 231 recommandations pour améliorer la sécurité, la justice, la santé et la culture pour les 1,6 million d'autochtones, Inuits et Métis, qui forment un peu plus de 4% de la population canadienne.

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