La justice doit être vue pour être rendue
S'inscrire à la newsletter

Mali : la voix aux victimes, enfin, pour un jour

Ce 8 décembre, une dizaine de victimes d’arrestations et de détentions arbitraires vont relater à Bamako leur douloureuse expérience. C’est la première audience publique devant la Commission vérité, justice et réconciliation. Une commission critiquée pour la lenteur de ses travaux. Et elle ne durera qu’une journée.

Mali : la voix aux victimes, enfin, pour un jour©Joël SAGET / AFPPrisonniers maliens ligotés l'un à l'autre, en mars 2013.
4 min 55Temps de lecture approximatif

Les victimes auront-elles tout le courage nécessaire pour raconter à leurs compatriotes et au monde entier ce qu’elles ont vécu ? Les membres de la Commission vérité, justice et réconciliation (CVJR) seront-ils à la hauteur de cet exercice délicat et sans précédent au Mali ? Comment les Maliens accueilleront-ils ces récits qui vont leur faire revivre des moments douloureux d’une histoire jalonnée de crises et de graves violations des droits de l’homme depuis l’indépendance de cette ancienne colonie française, en 1960 ?

Les récits qui vont être entendus ce dimanche 8 décembre, à Bamako, la capitale du Mali, lors de la toute première audience publique organisée par la CVJR, ont valeur de test pour le pays. « C’est en fait une audience pilote, dont les leçons serviront dans la conduite des audiences ultérieures », prévues au cours de l’année prochaine, explique Antoine Stomboli, conseiller juridique auprès de la CVJR et dont l’organisation, Avocats sans Frontières-Canada, apporte assistance technique et contribution financière.

Pas de confrontation entre victimes et bourreaux

Lors d’une conférence de presse, le 3 décembre, à Bamako, le président de la CVJR, Ousmane Oumarou Sidibé, a présenté le cadre, l’organisation et les objectifs de ces auditions. « Dans notre cas, contrairement à d’autres pays, les audiences publiques ne visent pas à confronter les victimes aux auteurs ; elles ne visent pas à accorder une amnistie parce que cela est interdit par l’accord de paix, qui exclut l’amnistie pour les graves violations des droits de l’homme, tels que les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Il ne s’agit pas non plus d’audiences judiciaires, ce sont des audiences qui visent à rendre aux victimes leur dignité, à faciliter un début de guérison ; elles sont un grand moment de reconnaissance publique de ce que les victimes ont subi », a déclaré Ousmane Sidibé. Elles permettront, selon lui, d’intégrer le récit des victimes dans « l’histoire nationale et d’utiliser cette information comme outil d’éducation dans un esprit de non-répétition ».

Cinq autres audiences en 2020

La CVJR a annoncé vouloir tenir six audiences publiques, correspondant chacune à une thématique. Cette première audience portera sur « les atteintes au droit à la liberté », selon le président de la CVJR. Seront donc entendus des victimes et témoins d’arrestations et détentions arbitraires, et de séquestrations. Les cinq autres audiences publiques doivent se tenir au cours de l’année prochaine. Les thématiques retenues sont les atteintes au droit à la vie et à l’intégrité physique (meurtres, traitements inhumains et dégradants), les disparitions forcées, les atteintes au droit à la propriété (pillages et saccage de biens), les violences contre les enfants et celles contre les femmes.

Toutes ces audiences se tiendront dans la capitale malienne, devant un panel de six commissaires, dont au moins deux femmes. Chaque session ne durera qu’une seule journée, au cours de laquelle seront entendus entre huit et dix témoins. Les personnes qui témoignent pourront être accompagnées d’un ami, d’un représentant légal ou d’un membre de leur famille de leur choix. Un expert de la CVJR ou un psychologue partenaire sera également proposé pour accompagner la victime lors de son témoignage.

Le choix des victimes

« Ce que l’on attend de ces audiences publiques, c’est que la vérité soit connue pour que les victimes puissent être réparées. Des femmes ont été violées, certaines d’entre elles sont divorcées, d’autres sont rejetées par la société », a indiqué au studio de production radiophonique Studio Tamani, la présidente du Conseil national des victimes, Haidara Aminai Maiga. Pour elle, la réparation n’est pas seulement financière. Elle peut être individuelle ou collective ou consister en un accompagnement psychologique. Le fait même d’être écouté constitue un soulagement, selon Haidara Maiga, qui ajoute que les victimes sont prêtes à pardonner.

« La principale préoccupation des victimes reste la réparation », appuie l’enseignant-chercheur Aly Tounkara, dans un entretien à Justice Info. Ce spécialiste des questions de sécurité déplore cependant que certaines victimes ne se retrouvent pas dans le processus. Selon ses observations, certaines victimes, dans les zones rurales, ont le sentiment d’être exclues. « La mise en place de la Commission a été saluée par l’ensemble des Maliens. Mais il y a des problèmes d’identification des victimes », affirme-t-il.

La CVJR accusée de « créer des clans »

Mody Samba Touré, président de la Coordination malienne des organisations de victimes civiles, est de ceux qui se disent exclus. « La CVJR n’a pas organisé ces audiences publiques avec les vraies victimes », assène-t-il, accusant la Commission de « créer des clans » parmi les victimes. « Ces audiences auraient dû être préparées avec toutes les associations de victimes, mais ni moi, ni mon organisation n’avons été invités », ajoute cet ancien syndicaliste connu pour ses critiques contre la CVJR.

Plusieurs fois reportée, cette phase des audiences publiques s’ouvre après que le gouvernement a décidé, le 20 septembre, de proroger jusqu’en décembre 2021 la durée de la Commission et d’étendre jusqu’à fin 2019 la période couverte par ses enquêtes. La CVJR avait été créée en 2014 pour une durée de trois ans et son mandat couvrait initialement la période allant de l’indépendance en 1960 jusqu’à l’année 2013. Selon Ibrahim Coulibaly, commissaire à la CVJR, cette extension permettra à l’institution, accusée de lenteur, de prendre en compte le maximum de victimes, notamment dans certaines parties du pays encore en proie à l’insécurité.

Le coordinateur de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH), Drissa Traoré, abonde dans le même sens. « C’était judicieux d’étendre la compétence temporelle dans la mesure où beaucoup de crimes ont encore été perpétrés après 2013. Il ne faut pas exclure ces victimes, les priver du droit aux réparations, de savoir la vérité », dit-il.

Plus de 15 000 dépositions

Défendant le bilan de son premier mandat, la CVJR indique avoir pu recueillir à ce jour plus de 15 000 dépositions, malgré le retard de son déploiement dans certaines régions en raison de l’insécurité. Elle se félicite également d’avoir élaboré un avant-projet de politique de réparation qui doit encore être soumis au Parlement. Mais ce discours ne convainc pas Mody Samba Touré, pour qui « la CVJR est une commission politique qui ne répond pas aux aspirations des victimes ».

Concédant que des victimes du « Mali profond » éprouvent des difficultés à accéder aux antennes de la CVJR, Ramata Guissé, directrice exécutive d’Amnesty International au Mali, note néanmoins que « le travail accompli par la Commission comporte des points positifs ». Elle cite notamment « la création des antennes de la Commission dans les chefs-lieux de régions, la mise en confiance des victimes, facteur très important sans lequel il n’y aurait pas eu de dépositions ».  

« La journée de dimanche nous permettra de juger si la CVJR veut vraiment, à travers ses choix, aider les Maliens à aller résolument de l’avant, ou si elle est manipulée quelque part », commente un journaliste local, sous couvert de l’anonymat.

Partager
S'inscrire à la newsletter