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Chypre, la vérité manquante

Les familles chypriotes grecques et turques de personnes disparues dans les années 1960 et 1970 attendent que la vérité soit établie. Pour certaines depuis 60 ans. Créée en 1981 mais opérationnelle seulement depuis 2006, la Commission sur les personnes disparues à Chypre n'a pas réussi à promouvoir la réconciliation entre les deux communautés, explique la chercheuse Nasia Hadjigeorgiou. Pour les familles, la vérité n'est pas seulement de savoir si leur parent est mort ou vivant, mais aussi de découvrir comment et pourquoi le crime a eu lieu.

Chypre, la vérité manquante"Une femme chypriote turque s'est approchée et leur a dit que les corps étaient enterrés sous un arbre, à quelques mètres de là. Elle avait planté l'arbre afin de se souvenir de l'emplacement des corps." © Dimitri Svetsikas
7 min 3Temps de lecture approximatif

Le mandat de la Commission sur les personnes disparues à Chypre (CMP), une institution composée de scientifiques et d'enquêteurs chypriotes grecs et turcs, est de localiser, identifier et rendre à leurs familles les restes des Chypriotes qui ont disparu lors des violences interethniques et de l'invasion turque des années 1960 et 1970. Selon la CMP, cela favorisera "le processus global de réconciliation entre les deux communautés" et "ouvrira la voie à un règlement global" du problème chypriote.

À ce jour, la CMP a identifié 701 des 1510 Chypriotes grecs et 275 des 492 Chypriotes turcs disparus, ce qui a conduit l'ancien secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, à la décrire comme "un modèle de coopération réussie entre les communautés chypriotes grecque et turque". Pourtant, en dépit d'une apparence prometteuse, la CMP n'a, en fait, pas favorisé de manière significative la réconciliation sur l'île. Et il est révélateur que les négociations en vue d'un règlement global sont, une fois de plus, gelées, sans perspective de reprise dans un avenir proche. Cet échec de la CMP est sans doute dû aux retards dans ses opérations, au type de vérité qu'elle fournit et à son incapacité, ou à sa réticence, à prendre des mesures supplémentaires au-delà de la vérité qu’elle livre.

Cette analyse de l'échec de la CMP est basée sur 20 entretiens avec des parents au premier degré de personnes disparues chypriotes grecques, dont les restes ont déjà été restitués. Ces entretiens font partie d'un projet de recherche financé par la Fondation de l'Association internationale de recherche sur la paix.

Lourds retards et vérité médico-légale

La première raison pour laquelle la CMP a échoué dans son objectif de promouvoir la réconciliation est l'énorme retard qui a affecté son travail. Les disparitions à Chypre se sont déroulées en deux vagues : pendant les conflits intercommunautaires de 1963-64, la plupart des victimes étant des Chypriotes turcs, et pendant l'invasion turque de 1974, où la majorité des personnes disparues étaient des Chypriotes grecs. (Depuis 1974, la partie nord de Chypre est occupée par la Turquie, occupation considérée comme illégale au regard du droit international). La CMP a été créée en 1981, mais des querelles entre ses membres ont fait qu'elle n'est devenue opérationnelle qu'en 2006. Ainsi, à ce jour, les familles attendent la vérité sur ce qui est arrivé à leurs proches 30 à 60 ans après leur disparition. Les effets préjudiciables de ce retard sur les familles sont aggravés par le fait qu'il n'y a pratiquement aucune communication entre la CMP et les familles tant que ces dernières n'ont pas reçu la nouvelle que leur parent a été trouvé. Cela laisse les familles dans les limbes de l'incertitude pendant des décennies, suscitant des sentiments d’impuissance, d'amertume et de méfiance envers l'effort bicommunautaire.

La deuxième limite de la CMP a trait au type de vérité qu'elle fournit et le fait que celle-ci diffère de la vérité que certains parents attendaient. Selon le mandat de la Commission, elle "ne tentera pas d'attribuer la responsabilité du décès de toute personne disparue ou de faire des constatations quant à la cause du décès". En conséquence, la CMP protège le droit des familles à la vérité de manière très limitée : elle fournit une vérité médico-légale, confirmant la mort d'un être cher, et une boîte d'ossements, mais rien de plus. Dans une enquête menée par la CMP en 2019, les proches ont identifié leur "besoin de savoir" ce qui est arrivé à leur parent comme étant leur principale exigence, la Commission présumant volontiers que la vérité médico-légale qu'elle fournit satisfait cette exigence. Mais certaines personnes interrogées définissent la "vérité" qu'elles recherchent en termes beaucoup plus larges que le simple fait de savoir si leur parent est mort ou vivant et se montrent plutôt intéressées à découvrir pourquoi le crime a eu lieu.

La CMP creuse le sol à la recherche de corps disparus
La Commission sur les personnes disparues (CMP), à la recherche de corps de Chypriotes grecs, en 2016. © Iakovos Hatzistavrou

Manque de transparence et de divulgation

L'absence de réponses à ces questions, pendant tant d'années, en a encouragé beaucoup à prendre les enquêtes en main. Presque tous les parents interrogés dans le cadre de ce projet de recherche ont évoqué les premières années qui ont suivi la disparition, où ils ont essayé de recueillir des informations par eux-mêmes. Ces enquêtes les ont conduit aux mêmes fausses histoires : que leur parent se cachait quelque part dans les zones non contrôlées par la République ou qu'il était retenu prisonnier en Turquie. Lorsque ces pistes ont été démenties, la déception et la méfiance ont suivi.

La troisième explication pour laquelle la CMP n'a pas atteint le degré de réconciliation promis est liée à son hypothèse sous-jacente selon laquelle la vérité qu'elle fournit se traduit automatiquement par une amélioration des relations interethniques, même en l'absence de mesures supplémentaires de promotion de la réconciliation. Par exemple, en plus de ne pas produire un rapport sur la façon dont la personne disparue a été tuée, la commission ne mentionne pas d'où proviennent les informations qui ont conduit à la découverte des restes. L'histoire d'une personne interrogée est révélatrice à cet égard : la Commission avait creusé dans un endroit spécifique, sans trouver les neuf personnes disparues qu'elle recherchait. Alors que l'équipe s'apprêtait à partir, une femme chypriote turque s'est approchée et leur a dit que les corps étaient enterrés sous un arbre, à quelques mètres de là. Elle avait été témoin du meurtre des neuf personnes, 32 ans auparavant, et avait planté l'arbre afin de se souvenir de l'emplacement des corps. Le parent n'a pris connaissance de cette histoire qu'en raison de ses liens personnels étroits avec le personnel de la CMP. De telles informations ne sont jamais formellement partagées avec les familles, bien que le fait de connaître l'aide apportée par les membres de l'autre communauté pour localiser la dépouille d'un parent puisse avoir un impact positif sur les efforts de réconciliation. Combler ce manque d’information en étant plus transparent sur les activités de la Commission serait un moyen d'améliorer les relations interethniques.

Manque de volonté politique

En outre, la CMP n'entreprend pas d'autres activités de promotion de la réconciliation, comme la publication de ses constatations qui seraient utiles à cet égard. Par exemple, de nombreuses personnes interrogées m'ont raconté comment leurs villages avaient été attaqués à cause des atrocités commises quelques jours auparavant par des Chypriotes grecs contre des femmes et des enfants chypriotes turcs. Les gens ont une compréhension nuancée des raisons pour lesquelles ces crimes ont eu lieu et de ce qui peut être fait pour les éviter à l'avenir, mais cela n’est pas largement partagé avec le public chypriote grec et n'a jamais été formulé par la CMP elle-même. Enfin, la Commission ne commémore pas les disparus aujourd'hui officiellement décédés autrement que par les funérailles qu'elle paie. C'est pourquoi d'autres institutions ont entrepris cette tâche, en donnant aux rues le nom de personnes disparues ou en construisant des monuments en leur honneur.

Ces initiatives ont jusqu'à présent honoré des Chypriotes grecs ou turcs, mais jamais les deux, créant ainsi un sentiment au sein de chaque communauté que leurs membres étaient les seules victimes, et que seuls les "autres" avaient commis des crimes. C'est la Commission, en tant qu'organe bicommunautaire, qui aurait dû organiser des commémorations pour contrer ce récit. À ce jour, elle ne l'a pas fait. Cela s'explique en partie par son mandat restrictif. Pourtant, au fil des ans, la CMP a adopté sans problème des initiatives qui sont en dehors de son mandat strict (comme le paiement des frais funéraires de ceux qu'elle identifie). Cela laisse penser qu’un manque de volonté politique explique en grande partie l'inaction de la Commission, plutôt que des restrictions institutionnelles.

Se transformer en Commission vérité et réconciliation ?

La CMP n'est en aucun cas un échec - l'identification et la restitution des dépouilles mortelles qu'elle a rendues possibles ont permis à des centaines de proches de personnes disparues de trouver une forme d’apaisement. Mais si on l’évalue comme un outil de promotion de la réconciliation, ses décisions et actions (ou leur absence) laissent beaucoup à désirer. La manière et le moment où elle apporte une vérité, ainsi que le type de vérité qu'elle offre, peuvent avoir des implications importantes sur sa capacité à promouvoir de meilleures relations entre les deux communautés.

La question de savoir si ces leçons influenceront le fonctionnement de la Commission reste ouverte. Certaines personnes interrogées ont insisté sur le fait qu'il pourrait déjà être trop tard pour un changement significatif, tandis que d'autres ont envisagé la transformation de la CMP en une Commission vérité et réconciliation. La mise en œuvre d'une telle mesure risque cependant de nourrir un autre cercle vicieux d'inaction et de nouveaux retards, car elle nécessitera la renégociation du mandat de la CMP. Il s'agit d'un exercice politiquement difficile, précisément parce que les deux communautés n'ont pas été davantage réconciliées au fil des ans.

OTJR - Oxford Transitional Justice ResearchOXFORD TRANSITIONAL JUSTICE RESEARCH

Cet article est publié dans le cadre d'un partenariat entre JusticeInfo.Net et Oxford Transitional Justice Research (OTJR), un réseau de chercheurs de haut niveau sur la justice transitionnelle, faisant partie de l'Unversité d'Oxford.


Nasia Hadjigeorgiou

DR NASIA HADJIGEORGIOU

Nasia Hadjigeorgiou est maître assistante au campus chypriote de l'Université de Central Lancashire et est diplômée de l'University College à Londres (LLB), de l'Université de Cambridge (LLM) et du King's College (PhD). Ses recherches se concentrent sur la protection des droits de l'homme dans les sociétés post-violence. Une liste de ses publications et de ses intérêts de recherche est disponible ici. Elle est l’auteure d’une discussion plus détaillée de la CMP et d'autres initiatives de consolidation de la paix à Chypre, en Bosnie-Herzégovine, en Irlande du Nord et en Afrique du Sud, dans « Protecting Human Rights and Building Peace in Post-Violence Societies » (Hart Publishing, 2020). De plus amples informations sur ce livre, y compris certains chapitres gratuits, se trouvent ici.

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