Sans information, pas de réconciliation

Le doute plane sur le dernier programme de démobilisation au Congo

Le doute plane sur le dernier programme de démobilisation au Congo©UEPNDDR/IRIN D’anciens membres de groupes armés montrent leur carte de démobilisation
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La nouvelle tentative de réinsertion de milliers de combattants rebelles en République démocratique du Congo a été marquée par des retards et reste menacée par des contraintes de financement et par l’insécurité persistante, selon des analystes qui dénoncent également des problèmes de gouvernance plus larges.

Le Congo ne s’est pas encore remis des guerres civiles qui ont fait des millions de morts entre 1996 et 2008. Des dizaines de groupes armés sont toujours actifs dans l’est du pays.

Près de 5 000 anciens combattants — sur un objectif de 12 000 — sont inscrits à un troisième programme de désarmement, démobilisation et réintégration, ou DDR III, et ont été répartis dans deux centres de démobilisation. Nombre d’entre eux se sont rendus en 2013, bien avant le début du programme, par crainte d’une offensive majeure de l’armée dans l’est du pays. Ce n’est qu’en mai de cette année que la première phase du DDR III a démarré. Les participants ont commencé à être alphabétisés et à suivre des cours d’éducation civique et reçoivent une aide psychosociale.

Le DDR III a été conçu pour éviter les écueils des initiatives de DDR de 2004 et 2009, qui s’étaient toutes deux soldées par un échec. Le DDR III consacre notamment plus d’attention et de ressources à la formation professionnelle et à la phase de réintégration. Le nouveau plan privilégie également la sensibilisation de la population locale aux bienfaits de ce processus. En effet, les plans précédents avaient donné à une grande partie de la population l’impression que les participants étaient récompensés pour avoir pris les armes.

Les anciens combattants vont par ailleurs avoir davantage leur mot à dire dans le choix de la formation professionnelle qu’ils pourront suivre et de leur lieu de réintégration.

Selon Alexis Wasekayo, coordinateur de SOPREDU, une organisation qui a déjà mené des projets de réintégration, cette méthode augmente les chances des anciens combattants de devenir indépendants économiquement. En montant une activité de leur choix, qui contribue à l’économie locale, les combattants démobilisés peuvent plus facilement s’insérer dans leur communauté d’accueil et ne retombent pas dans la pauvreté.

En mai 2015, la Banque mondiale s’est engagée à débloquer 15 millions de dollars pour « soutenir la réintégration sociale et économique des anciens combattants en République démocratique du Congo (RDC), pour aider à reconstruire les communautés et les familles et pour faciliter le processus de consolidation de la paix en cours. » 

On ignore cependant si une partie de ces fonds a déjà été débloquée et à quelle hauteur, car les Centres de préparation à la réintégration, où devraient avoir lieu les cours de formation professionnelle, n’ont pas encore ouvert leurs portes en raison de retards de construction.

Les plans de DDR précédents ont montré qu’en l’absence d’emploi à long terme ou de possibilités adaptées d’intégration dans les communautés d’accueil, les combattants finissent souvent par rejoindre à nouveau les groupes armés.

L’organisme gouvernemental responsable du DDR III, connu sous le sigle UEPNDDR, n’a pas révélé beaucoup d’informations sur le montant des contributions des autres bailleurs de fonds au DDR III.

« Aucune politique publique, [aussi] bonne soit-elle, ne peut réussir sans moyens conséquents, libérés en temps convenus, et bien gérés, » a constaté Augustin Muhesi, enseignant en science politique dans une université de Butembo, dans l’est de la province du Nord-Kivu (RDC).

« Ainsi donc les partenaires du DDR III doivent éviter de mobiliser les fonds avec retard. Ils doivent être prudents pour ne pas tomber dans les erreurs du passé. »

Christophe Vogel, chercheur à l’Institut d’études africaines de l’université de Zurich, a remarqué qu’après les premières initiatives de DDR, les bailleurs de fonds ont « perdu confiance dans les structures nationales, ce qui a joué un grand rôle dans le détournement des fonds alloués au DDR. »

« Mais les bailleurs de fonds doivent comprendre que ces détournements étaient également dus à un manque de suivi de leur part », a-t-il ajouté.
Nelson Paluku Syayipuma, ancien vice-ministre de la Défense et enseignant à l’université de Kinshasa, où il mène une étude sur le DDR, regrette quant à lui la dépendance du programme actuel envers les bailleurs de fonds étrangers.


« [S]elon nos informations, le gouvernement congolais n’a débloqué que cinq millions [de dollars pour le DDR III, dont le coût total est estimé à 85 millions de dollars]. Il attend presque tout des bailleurs de fonds. Ce qui ne doit pas être le cas. Nous devons suivre l’exemple de la Colombie qui finance à 80 % son programme de DDR, » a dit M. Syayipuma, qui est également un député de l’opposition.

Peu d’amateurs

Depuis le mois de mai, seulement 150 combattants se sont inscrits au DDR III. Ce manque d’enthousiasme peut s’expliquer de différentes manières. Premièrement, la crainte des opérations de l’armée contre les mouvements rebelles dans l’est du pays s’est révélée moins vive qu’attendu.
Deuxièmement, les conditions de vie dans plusieurs centres de regroupement étaient connues pour être très mauvaises (en octobre 2014, Human Rights Watch a signalé qu’au moins 42 combattants démobilisés, cinq femmes et 57 enfants étaient morts de faim et de maladie dans un camp militaire parce que les responsables ne leur avaient pas donné suffisamment de nourriture et de soins). 

L’opinion générale estime par ailleurs que le DDR III met la charrue avant les boeufs pour ce qui est des priorités en matière de sécurité.

« Désarmer des gens quand les combats n’ont pas encore cessé, c’est comme essayer d’arrêter de l’eau avec une passoire », a dit à IRIN un diplomate basé au Congo. « Le cycle électoral [des élections sont prévues en 2016] ne va faire que déclencher un nouvel élan de belligérance », a-t-il averti.

M. Syayipuma est du même avis : « le contexte d’insécurité sur le terrain [dans l’est du Congo], qui ne cesse de se détériorer, aggrave l’éventail des incertitudes en rapport avec la préservation des acquis des DDR précédents et surtout en rapport avec les chances de réussite de ce nouveau programme. »

Il a notamment fait référence au « Territoire de Beni où la barbarie et la sauvagerie dépassent la moindre humanité » et aux « violents conflits, souvent oubliés, entre groupes armés ennemis […] dans le Walikale, dans le Masisi et le Rutshuru, [ainsi qu’à] leurs affrontements avec les forces régulières [qui sont] sont autant des goulots d’étranglement au DDR III. » Selon lui, un tel processus ne devrait pas être considéré comme « une solution immédiate au conflit ». 

Selon M. Muhesi, le politologue, « [p]lus l’État congolais restera fragile, plus les programmes de DDR ont des risques d’échouer ».

« Il faut donc reformer les forces et services de sécurités pour doter le pays d’une armée capable de protéger le territoire, il faut une bonne justice, et il faut un bon assainissement de l’espace politique national. »

Pour Aloys Tegera, directeur de recherche au Pole Institute de Goma, il est important « [d’]envisager le recrutement de la nouvelle armée congolaise au sein d’une nouvelle jeunesse qui n’a pas trempé dans ces violences à répétition. »

Ces mots font référence aux programmes de DDR précédents, qui ont permis à de nombreux anciens insurgés, dont certains connus pour avoir violé les droits de l’homme, de rejoindre les rangs de l’armée nationale plutôt que de retourner à la vie civile. Cela a souvent entraîné de nouvelles violences, car ces contingents pouvaient conserver leur structure de commandement et rester dans leur territoire d’origine, ce qui leur permettait de maintenir leur influence. Cela a aussi alimenté les milices d’autodéfense, perpétuant ainsi le cycle de l’insécurité.

M. Muhesi a prié le gouvernement congolais de se rappeler que si de nombreux citoyens ont pris les armes, c’était soit pour chercher le pouvoir, soit pour revendiquer de meilleures conditions de vie.

« Il nous faut donc de la démocratie, car elle nous donne une chance égale d’accéder au pouvoir, et elle repose sur le respect de nos droits politiques et socioéconomiques, » a-t-il dit.

« Un moindre recul démocratique, qui se manifesterait […] par une tentative de s’éterniser au pouvoir, pourra occasionner des mécontentements qui pourraient encore une fois permettre aux gens de justifier leur retour dans le maquis. Et là faudra-t-il encore un autre plan de DDR ? »

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