Sans information, pas de réconciliation

Le sanctuaire de Yasukuni au cœur de la crise diplomatique entre Tokyo et Séoul

Jusqu’à quel point le passé de l’occupation japonaise en Corée peut-il empoisonner les relations entre Tokyo et Séoul ? Incarnation d’un passé qui ne passe pas, le sanctuaire de Yasukuni est redevenu depuis le 15 août l’épicentre symbolique d’une crise diplomatique, économique et stratégique.

Le sanctuaire de Yasukuni au cœur de la crise diplomatique entre Tokyo et Séoul©Pierre HAZANDessin de deux pilotes militaires japonais. Exposition dans le parc du sanctuaire de Yasukuni.
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Jamais les relations n’ont été aussi exécrables entre ces deux alliés des États-Unis dans cette partie du monde terriblement volatile, déstabilisée par les programmes nucléaires de Pyongyang et les revendications territoriales de la Chine et de la Russie. Le 15 août dernier, soixante-quatorzième anniversaire de la capitulation, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a envoyé son bras droit au sanctuaire de Yasukuni afin de donner en son nom une offrande rituelle pour le repos de l’âme des guerriers morts pour l’Empereur, y compris quatorze criminels de guerre condamnés et exécutés après les procès de Tokyo en 1946. De quoi provoquer l’ire de Seoul et de Pékin, qui ont aussitôt dénoncé le militarisme et le négationnisme nippon.

Dans la mégapole de Tokyo, le sanctuaire de Yasukuni se trouve au milieu d’un parc de 93.000 mètres carrés, l’un des rares poumons verts de cette ville tentaculaire. Ce sanctuaire paisible de tradition shintô est un lieu de pèlerinage pour commémorer l’âme des guerriers japonais morts en combattant pour l’Empereur. C’est ce qui choque la Corée et les autres sociétés qui ont souffert de la brutalité de l’occupation japonaise : un millier de criminels de guerre, jugés après la Deuxième guerre mondiale, sont aussi honorés ici.

Le sanctuaire de Yasukuni à Tokyo
Le sanctuaire de Yasukuni à Tokyo. Les nostalgiques de la toute puissance impériale vénèrent ce lieu où repose l'âme des guerriers morts, pourtant créé comme un symbole de réconciliation à la fin du XIXe siècle. © Pierre Hazan

Lorsque je me suis rendu au sanctuaire un dimanche d’été sous une pluie fine, des centaines de Japonais plutôt âgés venaient s’y promener. Certains regardaient sur la scène du théâtre Nô des démonstrations d’arts martiaux. D’autres commentaient les tactiques d’adolescents, dont certains bien en chair, s’affrontant au combat de sumo en bordure du parc. D’autres encore se recueillaient devant le temple shintô et offraient quelques pièces de monnaie comme le veut la coutume. Faisaient-ils une simple promenade dominicale ou étaient-ils venus vénérer l’esprit des criminels de guerre, parmi lesquels des leaders militaires et politiques exécutés pour avoir lancé l’attaque contre Pearl Harbour et s’être allié avec l’Allemagne nazie ? La première hypothèse est la plus probable. Le 15 août au Japon, date de sa reddition inconditionnelle, il n’y avait d’ailleurs que des militants d’extrême-droite et quelques nostalgiques à défiler en uniforme de l’armée impériale et sous le drapeau du Japon militariste vaincu en 1945.

Honneurs aux criminels de guerre

Panneau explicatif dans le musée Yasukuni au Japon
Les soldats qui se sont sacrifiés pour la mère patrie sont devenus des déités (ou semi-dieux) dont le musée de Yasukuni conserve précieusement la mémoire. © Pierre Hazan

Il n’empêche. Aujourd’hui, le sanctuaire de Yasukuni incarne le militarisme nippon. Comme l’explique le professeur d’histoire diplomatique Higurashi Yoshinobu dans Nippon.com, Nagayoshi Matsudaira (1915–2005), le prêtre en charge du sanctuaire était officier supérieur durant la Deuxième guerre mondiale. Son beau-père était vice-amiral de la flotte et a été fusillé comme criminel de guerre par les autorités néerlandaises. Matsudaira a toujours dénoncé les procès de Tokyo comme une justice de vainqueurs. C’est pour cela qu’à peine nommé en 1978 à la tête du sanctuaire, il décide d’y honorer les criminels de guerre de classe A (les leaders militaires et politiques condamnés pour « crime contre la paix »), au grand dam des pays ayant subi l’occupation par les troupes de l’Empire du Soleil levant. Auparavant, un millier d’autres criminels de guerre de classe B et C (condamnés pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité) y avaient déjà été honorés entre 1958 et 1969.

Par la suite, un musée a été construit qui jouxte le sanctuaire de Yasukuni. Le musée raconte sur un ton nationaliste l’histoire nippone. L’attaque de Pearl Harbour est justifiée : les États-Unis ont pris des sanctions économiques contre le Japon, et celui-ci pour échapper à l’asphyxie a attaqué les États-Unis… Rien sur les massacres de Nankin et sur les crimes commis en Corée, en Chine ou ailleurs par l’armée impériale.

D’abord un symbole de réconciliation

Extraordinaire renversement des symboles : le sanctuaire de Yasukuni avait été créé comme le symbole de la réconciliation entre Japonais en 1869, soit l’année qui suivit la restauration de l’ère Meiji (1868-1912) lorsque les partisans de l’Empereur l’emportèrent sur ceux du Shogun. Selon la tradition shintô, le sanctuaire était un lieu de pèlerinage pour commémorer l’âme des guerriers morts, indifféremment du camp pour lequel ils avaient choisi de combattre. Le chercheur Ryosuke Kondo, spécialiste de l’espace public, souligne que le sanctuaire fut longtemps le symbole de réconciliation intra-japonaise, mais aussi de la modernisation du Japon, important les techniques occidentales et accueillant vers la fin du XIXe siècle à Yasukuni des cirques français et des courses de chevaux aux côtés des lutteurs de sumo. C’est ici que fut construit l'un des premiers jardins modernes, qui maria l'esthétique traditionnelle du style lac-promenade avec des caractéristiques occidentales telles que les fontaines et les pelouses.

Mais voilà, c’est ce lieu d’apparence si paisible et symbole de réconciliation et d’ouverture à l’Occident à la fin du XIXe et au début du XXe siècle qui incarne désormais un Japon nationaliste, au point d’être le catalyseur de la crise diplomatique actuelle entre le Japon et ses voisins coréens et chinois. D’autant que Shinzo Abe ne cache pas sa volonté d’abroger l’article 9 de la Constitution, votée en 1947 sous occupation américaine et qui affirme que « le Japon renonce à la guerre » et ne peut « maintenir de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre ». Pour l’heure, le Premier ministre n’a pas obtenu une majorité des deux-tiers des députés pour permettre au Japon de se doter d’une véritable armée.

Indemniser les travailleurs forcés de Corée

La crise nippo-coréenne survient dans le contexte d’un contentieux historique chargé, car un tribunal coréen a jugé en 2018 que les compagnies japonaises devaient indemniser les travailleurs forcés lorsque leur pays était sous occupation japonaise entre 1910 et 1945. Une décision judiciaire qui ouvre à nouveau le débat sur les crimes de guerre commis par les Japonais, y compris l’utilisation de milliers d’esclaves sexuelles, dossier que les deux gouvernements avaient pourtant fermé. Il est vrai que le gouvernement japonais n’a jamais fait d’acte de contrition aussi formel que l’Allemagne fédérale, même si ces derniers mois, le tout nouvel Empereur a exprimé « ses profonds remords ».

Les événements se sont enchaînés dans cette crise, à laquelle s’ajoutent désormais des prolongements économiques et sécuritaires. Le Japon refuse de livrer à la Corée du Sud des composants essentiels pour la fabrication des semi-conducteurs et d’écrans plats. Puis récemment, les deux pays ont mis fin à leur coopération en matière de sécurité, alors qu’ils sont pourtant alliés face à l’adversaire nord-coréen. Une crise problématique entre Séoul et Tokyo dans une région sous tension entre les revendications territoriales de Moscou et de Pékin et le programme nucléaire de Pyongyang.

Peut-être le gouvernement nippon serait-il bien inspiré de suivre l’exemple du président allemand, Frank-Walter Steinmeier, qui le 1er septembre 2019, a demandé pardon aux victimes polonaises de l’agression allemande il y a 80 ans. Un geste du Japon envers les pays qu’il occupait qui permettrait de commencer à désamorcer les tensions récurrentes autour du sanctuaire de Yasukuni.

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