« Mon fils n’est pas un terroriste ! » crie Om Eyhab, tandis que la salle d’audience bondée retient son souffle et écoute. « Je suis Om Eyhab Al-Mhamid », ajoute cette femme. « Vous l’avez tué pendant le ramadan, le 15 août 2012, parce qu’il distribuait du pain. Et les médias syriens ont déclaré que le terroriste Eyhab Awwad Al-Mhamid avait été neutralisé. Je vais vous poursuivre en justice, la Radio syrienne, le pilote qui a bombardé notre maison, l’officier qui a donné l’ordre, et Bachar el-Assad ! »
Om Eyhab jette cette adresse au seul prisonnier dans le box des accusés, vêtu d’un uniforme rayé. À la fin de son intervention, les voix de plus d’une dizaine d’hommes s’élèvent : « Allahu Akbar ! Allahu Akbar ! », mêlées aux cliquetis des appareils photo et aux ululations des femmes.
Ces hommes et ces femmes sont des proches des victimes du régime d’Assad, d’anciens détenus, des voisins et des parents d’enfants arrêtés et torturés au début de la révolution syrienne, en 2011. Et ce 27 avril 2026, ils se sont rassemblés devant l’ancien tribunal délabré de Damas, connu des Syriens sous le nom de « Palais de la Justice ». Des forces de sécurité en uniforme noir et équipées de boucliers en plastique ont pris position à l’extérieur du bâtiment de quatre étages, situé près de la Citadelle de Damas et du souk historique al-Hamidiyya. Des dizaines de personnes se pressent à son entrée, leurs voix fortes de leur colère, tandis que les forces de sécurité luttent pour les retenir.
À l’intérieur, le bâtiment n’a pas l’aspect glorieux que l’on attendrait d’un palais. Les pièces sont grises et poussiéreuses, la peinture écaillée et les vestiges de travaux inachevés traînent un peu partout, en fort contraste avec sa façade imposante. Au troisième étage, une salle se distingue des autres. Elle a été fraîchement repeinte et décorée dans des tons vert, blanc et or.
Cette salle d’audience est bondée, bien au-delà de sa capacité. Tous les sièges sont occupés ; même les allées sont remplies de familles de victimes, de journalistes et d’équipes de télévision en direct, ne laissant aucun espace pour se déplacer. Sur la droite se trouve un grand banc des accusés en métal, entouré de gardes. À l’intérieur est assis un accusé d’une soixantaine d’années, l’attitude calme, l’expression stoïque. Il ne réagit pas aux insultes, aux accusations, aux cris ou aux pleurs qui lui sont adressés. Il semble détaché, comme s’il était complètement absent de la salle. Ce n’est que lorsque le garde rappelle à l’ordre qu’il se lève, brièvement, par respect pour la cour, à l’entrée du juge.
Cet homme est le général de division Atef Najib, cousin de l’ancien dictateur Bachar el-Assad et ancien chef de la branche de la sécurité politique à Deraa, une ville du sud de la Syrie, près de la frontière avec la Jordanie, considérée comme le berceau de la révolution de 2011.

Les absents
Le juge Fakhir al-Din al-Arian ouvre la séance : « Aujourd’hui marque le début du premier procès de justice transitionnelle en Syrie, avec un accusé présent au banc des accusés, ainsi que d’autres qui restent en fuite. » Il lit les noms des autres accusés, tous absents : Bachar Hafez el-Assad ; son frère, le général de division Maher Hafez el-Assad, ancien commandant de la quatrième division ; le général de corps d’armée Fahd Jassim al-Freij, ancien ministre de la Défense ; le général de brigade Mohammed Ayman Ayoush ; le général de brigade Louai Ali al-Ali, ancien chef de la branche de la sécurité militaire à Deraa ; le général de brigade Qusay Ibrahim Mahyoub, des renseignements à l’armée de l’air ; le général de division Wafiq Saleh Nasser, ancien chef de la branche de la sécurité militaire à Deraa ; et le général de brigade Talal Fares al-Asimi.
Après que le juge a prononcé chaque nom, le greffier le répète, et le public présent dans la salle d’audience murmure des jurons entre leurs dents. Le juge lit ensuite les noms des plaignants. La plupart d’entre eux sont originaires de la province de Deraa, plus précisément de Deraa al-Balad, où la population a souffert sous l’oppression des forces de sécurité de l’ancien régime, en particulier de la branche des renseignements politiques dirigée par Atef Najib. Ce sont eux qui ont porté plainte contre les accusés, les tenant pour responsables de leurs souffrances, de la perte de membres de leur famille et de leur déplacement. Parmi eux se trouve Om Eyhab, qui retient ses sanglots de rage après avoir évoqué le meurtre de son fils. « Mon fils aîné est parti le premier ; ils l’ont tué pendant le ramadan alors qu’il distribuait du pain. Puis ma fille est partie, une roquette a frappé sa maison, et elle a laissé derrière elle ses deux enfants. Notre maison a été détruite, nous avons été déplacés et il ne nous reste plus rien », rappelle-t-elle. « Mon fils n’était pas un terroriste, et je tiendrai pour responsable tous ceux qui l’ont qualifié ainsi. »
Des récits tragiques fusent de tous les coins de la salle. Les plaignants témoignent également devant les médias de leurs expériences de déplacement, de détention arbitraire, de torture d’enfants et de violation des libertés et des droits fondamentaux.
Le juge explique que ces plaignants sont les seuls que le tribunal a pu localiser, et que toute partie ayant un intérêt dans l’affaire a le droit de paraître lors des prochaines audiences. Il appelle ensuite une dernière fois les accusés absents à la barre, et semble indiquer que, s’ils ne se présentent pas après avoir été dûment notifiés, la Commission de justice transitionnelle rendra des décisions concernant leurs dossiers et supervisera leur exécution conformément à la loi syrienne.
La brève audience est ajournée jusqu’au 10 mai. Des cris de « Allahu Akbar » retentissent dans la salle d’audience.
Une première comparution devant un nouveau tribunal
Après que les cris de joie et les chants de victoire ont envahi la salle d’audience, les agents de sécurité escortent l’accusé, qui était assisté par un avocat, hors du palais de justice. Il se montre totalement docile et silencieux, comme dans un état de soumission qui semble plus proche de la perplexité. Puis la confusion et l’incertitude commencent à se répandre parmi la foule : que va-t-il se passer ensuite ?
« Les gens sont désorientés car ils s’attendaient à un verdict aujourd’hui, mais la procédure judiciaire est encore longue avant qu’une décision ne soit rendue », explique l’avocat Anas Skaf, ancien détenu et pénaliste fort de 27 ans de barreau. Il précise que cette audience visait principalement à établir quels accusés étaient présents ou absents, comment ils étaient représentés, comment les convocations étaient signifiées, ainsi qu’à identifier les plaignants et leurs représentants légaux – en somme, à régler des formalités procédurales en vue de la prochaine étape, connue sous le nom de phase préliminaire. C’est à ce moment-là que le tribunal commencera à entendre les témoins et les parties, et à interroger les accusés.
Le procureur général de Damas, Husam Khattab, a déclaré que les chefs d’accusation retenus contre Atef Najib comprennent le meurtre et l’ordre de tirer sur des manifestants – des chefs d’accusation passibles de la peine de mort en vertu de la loi syrienne. Il a souligné que le procès se déroule actuellement conformément aux lois en vigueur, avec la possibilité de l’intégrer dans une loi sur la justice transitionnelle qui doit encore être approuvée.
Ce procès se tient devant une chambre nouvellement créée, la quatrième chambre criminelle, dans la capitale syrienne. Selon un avocat, « son personnel et ses juges n’étaient pas présents auparavant à Damas ». Le personnel juridique du Palais de justice confie même ne pas connaître le nom du président de la chambre.
De chef des services de renseignement à accusé, du couloir de la mort au banc des accusés
Le calme d’Atef Najib dans la salle d’audience, sa déférence et ses gestes mesurés donnent l’impression d’un homme poli et réservé. Pourtant, il a autrefois dirigé des branches clés des services de renseignement de l’ancien régime, ciblant les opposants politiques. Il est accusé d’avoir supervisé la disparition, la détention et la répression de centaines, voire de milliers, de militants des droits de l’homme et d’activistes politiques sous le régime d’Assad. Il figure également sur les listes de sanctions américaines et européennes depuis fin 2011. Najib aurait ordonné les premiers tirs contre les manifestants à Deraa, un moment désormais considéré comme l’étincelle ayant déclenché le soulèvement qui allait remettre en question le régime qu’il servait. La torture d’enfants alors arrêtés a conduit à la mort de Hamza al-Khatib, 13 ans, en mai 2011, qui est devenu un symbole de l’oppression et un tournant dans le soulèvement syrien.
Najib a été arrêté en janvier 2025 à Lattaquié, sur la côte méditerranéenne de la Syrie. Son passé notoire et son arrestation font de lui une figure très connue en Syrie – tout le contraire du juge Fakhr al-Din al-Arian.
Le juge présidant le procès de Najib est un ancien dissident qui a été condamné à mort par le régime d’Assad. Le 13 mars 2013, il était apparu dans une vidéo enregistrée annonçant sa défection des institutions du gouvernement d’Assad, où il avait occupé un poste de conseiller à la Cour d’appel civile d’Idlib. En réponse, le régime avait rendu contre lui des jugements par contumace, dont une condamnation à mort, la confiscation de ses biens et la mise aux enchères d’une partie de ceux-ci. Après la chute du régime en décembre 2024, les charges retenues contre les juges transfuges ont été abandonnées, et Al-Arian a pris fonction au sein du ministère de la Justice du gouvernement intérimaire syrien, avant d’être nommé président de la quatrième cour criminelle de Damas, en janvier dernier.
Dans un message publié sur Facebook avant le procès, le juge s’est adressé au public syrien pour évoquer ce qu’il a décrit comme « une nouvelle phase de la justice ».

Une potence devant le palais de justice
À l’issue de l’audience, la foule se déverse en masse hors du palais de justice, envahissant les rues et bousculant les journalistes. Cette brève séance n’a guère semblé apaiser des années de colère, de deuils et de chagrin accumulés. À l’extérieur du bâtiment, la foule se rassemble progressivement en une masse compacte, formant une manifestation devant le palais de justice. Les manifestants brandissent des banderoles appelant à l’exécution de Najib et exigeant qu’aucune clémence ne soit accordée à lui ni à d’autres figures de l’ancien régime.
Un groupe de jeunes hommes arrive avec des poteaux en bois et une corde et commence à construire une potence de fortune, présentée comme le symbole de la punition que, selon eux, les têtes de l’ancien régime devraient subir. « Nous n’accepterons rien de moins que l’exécution. Nous ne pardonnerons pas, nous n’accorderons pas de grâce », déclare un jeune homme de la province de Deraa, tandis qu’un autre tient une pancarte sur laquelle on peut lire : « Si vous ne l’exécutez pas, faites-lui souhaiter l’exécution. »
Un autre manifestant brandit une pancarte qui dit : « Respecter les droits de l’homme tout en demandant des comptes à ces monstres inhumains est une insulte à ces droits. » Il ajoute : « Nous sommes tout à fait capables de nous faire justice nous-mêmes, mais nous faisons confiance à l’État pour garantir nos droits. Cependant, nous n’accepterons rien de moins que l’exécution de personnes telles qu’Atef Najib. »
Ces réactions semblent refléter l’intensité de l’émotion suscitée par ce dossier et les tensions plus générales autour des poursuites pénales et de la justice transitionnelle en Syrie. Alors que le processus apparaît encore long et incertain, ce moment met en évidence à quel point les premières étapes de cette justice transitionnelle sont fragiles et chargées d’émotion.






