50 ans après, les martyrs de Soweto ne sont "pas morts pour ça", grondent des acteurs des émeutes

Date à la mémoire maltraitée, le 16 juin 1976 sonnait le début de la fin de l'apartheid sous les balles de la police tentant d'éteindre les émeutes de Soweto qui allaient bientôt embraser l'Afrique du Sud.

Sur les trottoirs de la rue menant au lieu de la confrontation, s'est depuis longtemps effacée la peinture écarlate supposée rappeler le bain de sang -- au moins 176 personnes tuées. Seth Mazibuko avait conseillé de les paver de pierres déjà naturellement colorées. Ce leader du soulèvement n'a pas été entendu, comme souvent.

"En baptisant le 16 juin +jour de la jeunesse+, on ne lui accorde pas le respect qu'il mérite. Les gens se saoulent et dansent sur des morts", lance à l'AFP cet homme arrêté alors pour avoir organisé la manifestation de collégiens et lycéens noirs.

L'énergie du militant d'à peine 16 ans alors --il est né un 15 juin --ne l'a pas quitté. Elle se devine dans ses pas vifs et décidés quand elle ne résonne pas dans ses colères.

Agé de 65 ans désormais, dont sept passés derrière les barreaux de Robben Island notamment, il peine à croire que les autorités comptent y ouvrir des hébergements touristiques: "Y organiser des mariages et faire séjourner des gens à l'hôtel, ça ne me va pas du tout."

- Photo symbole -

Le pays peine autant à chérir ce qui devrait l'être qu'à tenir les promesses de la lutte, d'après les figures de cette journée ayant accéléré l'histoire.

Le cliché du photographe Sam Nzima, montrant inerte dans des bras le corps de Hector Pieterson, a instantanément symbolisé la brutalité du régime d'apartheid et suscité un émoi international. Un an plus tard, l'ONU imposait un embargo sur la vente d'armes à Pretoria.

Dans la gorge de Seth Mazibuko, des trémolos affleurent quand il raconte ses larmes lors d'une intervention auprès d'élèves.

"Il y avait cette jeune fille noire. Je lui ai demandé si elle connaissait Hector Pieterson, se rappelle-t-il. Elle m'a répondu: +Sarafina+." Ce film de 1992 avec Whoopi Goldberg et Miriam Makeba "ne représente pas bien l'histoire de 1976", selon lui, mais "fait danser": "Cette fille associait Hector Pieterson, mort pour sa liberté, à la danse. C'est d'une tristesse..."

A Antoinette Sithole, immortalisée sur la photo hurlant de chagrin aux côtés de la dépouille de son frère de 13 ans, ce jour paraît "comme si c'était hier".

"J'ai dû prendre mes distances avec la réalité à cause de la douleur et du traumatisme", raconte-t-elle à l'AFP. "J'ai l'impression d'avoir lu ça dans un livre. Comme si je n'avais pas fait partie de ce qui est arrivé. C'est comme ça que j'ai réussi à surmonter la douleur."

Traînant souvent aux abords du musée Hector Pieterson, du nom de son frère, un des rares morceaux d'héritage entretenu en Afrique du Sud, cette femme de 66 ans est condamnée à revivre cette journée.

- Affaires inachevées -

Comme tant de compatriotes, elle est très critique du peu de poursuites à l'encontre des agents de l'apartheid n'ayant pas obtenu d'amnistie de la commission Vérité et réconciliation.

"À l'heure où on se parle, certaines familles n'ont toujours pas trouvé la paix", rappelle-t-elle. "Ceux qui étaient au pouvoir n'ont jamais perdu personne, ils ne savent pas ce qu'est la souffrance."

La situation du pays alimente ce ressentiment envers les dirigeants, un demi-siècle après le 16 juin 1976 et plus de trente ans après la première élection libre, remportée par Nelson Mandela.

"Il reste tant à faire. Peut-être qu'on avait de grands espoirs, qu'on imaginait, dans nos rêves, qu'une fois que des Noirs seraient au pouvoir, notre vie s'améliorerait", observe Antoinette Sithole.

Mais un chômage accablant de 32,7% et une criminalité qui demeure à un niveau terrifiant --plus de 60 meurtres par jour en moyenne-- continuent d'affliger ce pays, le plus inégalitaire du monde selon le coefficient de Gini.

Parlant des tortures endurées après son arrestation, comme ses testicules frappés entre des briques, Seth Mazibuko confie avoir "espéré" que "ces souffrances, au bout du compte, permettraient de rendre la terre et l'économie du pays au peuple".

"Mais je peux vous dire que je vois encore des gens vivre dans des cabanes de tôle autour de moi, décrit-il. Je vois toujours plus de jeunes dans les rues plutôt qu'au travail ou à l'école. Beaucoup de nos dirigeants ne les voient pas car ils vivent dans les beaux quartiers. Les jeunes reposant dans leurs tombes devraient se réveiller et crier: +On n'est pas morts pour ça+."

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