Quand l’Amérique latine perd la mémoire

Des pays qui étaient à la pointe du traitement des crimes du passé en Amérique latine vivent aujourd’hui un changement de paradigme. Les gouvernements d’extrême droite remettent en cause le consensus du « Plus jamais ça » et prennent à revers les politiques mémorielles.

En Argentine, et dans d'autres pays d'Amérique latine, la mémoire se perd. Celle des crimes perpétrés à l'époque des dictatures. Photo : une femme membre de l'association « Madres de Plaza de Mayo » lors d'une manifestation. En arrière-plan : la photo d'une personne disparue.
Clara Weinstein, membre de la célèbre association argentine « Madres de Plaza de Mayo » (Mères de la place de Mai), participe à une manifestation à l'occasion du 50e anniversaire du début de la dernière dictature militaire (1976-1983) à Buenos Aires, le 24 mars 2026. Photo : © Luis Robayo / AFP
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Entre les années 1950 et 1990, les dictatures d’Amérique latine ont commis des crimes contre l’humanité à l’encontre de leurs dissidents. Après le retour à la démocratie et à l’issue d’un long processus collectif, un pacte historique du « Plus jamais ça » a été établi. Un consensus institutionnalisé par des politiques pénales, des lieux de mémoire, des réparations pour les victimes et des programmes éducatifs pour les nouvelles générations. Il semblait convenu que la mémoire, la vérité et la justice formaient un rempart contre la répétition des crimes du passé.

Aujourd’hui, ce consensus est menacé par des gouvernements d’extrême droite, qui l’attaquent sur plusieurs fronts. « Ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que les progrès réalisés par le passé (…) sont confrontés, d’une part, à des défis persistants tels que l’impunité dans de nombreux pays, et d’autre part, à de nouvelles menaces liées à la montée de discours exprimant des récits négationnistes, relativistes ou faisant l’apologie d’un passé autoritaire », explique Verónica Torras, coordinatrice du Réseau latino-américain et caribéen des lieux de mémoire et directrice de Memoria Abierta Argentina. « Ce sont des récits qui reviennent essentiellement à justifier les crimes d’État commis dans la région. »

Argentine : la « tronçonneuse idéologique » de Milei

L’Argentine a été le premier pays de la région à mettre en place une commission vérité, en 1983. Pionnier en matière de mémoire, de vérité et de justice, le pays a jusqu’à présent poursuivi plus d’un millier d’auteurs de crimes contre l’humanité. Il a encouragé la création d’une Banque nationale de données génétiques et d’une Commission nationale pour le droit à l’identité, permettant la restitution de l’identité d’enfants victimes de disparitions forcées. C’est aussi l’un des rares pays à avoir créé de nombreux lieux de mémoire et adopté une législation spécifique pour les protéger.

Toutes ces avancées sont aujourd’hui remises en cause. Depuis l’entrée en fonction du président Javier Milei en décembre 2023, les politiques de mémoire, de vérité et de justice ont été impactées par des coupes drastiques sous la lame de ce que son administration appelle sa « tronçonneuse idéologique ». Cette stratégie, qui a eu des répercussions sur un large éventail de politiques en faveur des droits humains, s’est traduite dans ce secteur par des coupes sévères dans les ressources humaines et financières, le démantèlement d’équipes spécialisées, la suppression de postes clés, la fermeture de structures et de programmes, et par la désorganisation institutionnelle. Ces mesures sont résumées dans le rapport « Under Siege: Memory, Truth, and Justice Policies in the Face of the Revisionist Offensive » [Sous le siège : les politiques de mémoire, de vérité et de justice face à l’offensive révisionniste], rédigé par une coalition d’organisations de défense des droits humains de premier plan : Abuelas de Plaza de Mayo [Grands-mères de la Plaza de Mayo], qui se consacre à la recherche de l’identité des enfants disparus pendant la dictature ; H.I.J.O.S. Capital [Fils et filles pour l’identité et la justice contre l’oubli et le silence], formée par les descendants des disparus ; le Centre d’études juridiques et sociales, une ONG reconnue dans les domaines du droit et de la recherche ; et Memoria Abierta [Mémoire ouverte], une coalition axée sur la préservation du patrimoine historique.

Cette attaque frontale s’est accompagnée d’une rhétorique conflictuelle, notamment à travers des vidéos officielles diffusées lors de la Journée du souvenir, où le gouvernement a promu l’idée d’une « mémoire complète », assimilant le terrorisme d’État à la violence des organisations armées. Pour Verónica Torras, coordinatrice de Memoria Abierta, ce discours est dangereux car il « finit par relativiser la responsabilité des acteurs étatiques dans les graves violations des droits humains », « détourne l’attention » vers d’autres groupes, et dilue la responsabilité juridique de l’appareil d’État utilisé pour persécuter et exterminer la population civile. Torras note que cela représente une tentative de « remettre en cause des vérités historiques et judiciaires déjà établies », justifiant les crimes contre l’humanité et sapant les garanties de non-répétition.

Des experts des Nations unies, menés par Bernard Duhaime, rapporteur spécial des Nations unies sur la vérité, la justice et la réparation, ont appelé les autorités à s’abstenir de recourir à la désinformation et aux discours de haine concernant ces crimes et leurs victimes. « Tenter de réécrire le passé à l’aide de récits négationnistes ou révisionnistes constitue un nouveau recul alarmant et une violation des droits humains », ont-ils déclaré dans un communiqué publié le 26 mars 2026.

De même, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a exprimé son inquiétude face à la montée des discours révisionnistes dans le Cône Sud, la région la plus méridionale de l’Amérique du Sud. Dans un communiqué publié le 24 mars 2026, la Commission avertit que cette tendance « constitue une violation de l’obligation permanente et inaliénable des États » de respecter les garanties de non-répétition. Par ailleurs, lors de la 195e session de la CIDH, des experts ont souligné un changement qualitatif dans la région, notant que les discours négationnistes ne sont plus marginaux mais désormais « énoncés par les institutions elles-mêmes », ce qui entraîne un démantèlement des politiques qui soutiennent la démocratie.

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Chili : une stratégie plus subtile ?

Depuis le Chili voisin, ce qui se passe en Argentine est observé avec une profonde inquiétude, faisant office de miroir. La montée de l’extrême droite sous la présidence de José Antonio Kast fait craindre que la « tronçonneuse idéologique » de Milei ne fasse des émules au Chili, et brise le consensus multipartite maintenu par les administrations chiliennes depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet et le retour à la démocratie en 1990.

Bien que l’exécutif affirme qu’il poursuivra les politiques mémorielles, les critiques voient des signes alarmants dans la rhétorique négationniste et relativiste associée à Kast. Ainsi, l’ancien député et actuel sous-secrétaire à la Justice, Luis Silva, a qualifié Pinochet d’« homme d’État » lors d’une interview en 2023 ; tandis que le représentant d’extrême droite Johannes Kaiser a remis en cause les circonstances des exécutions menées sous la dictature – suscitant l’indignation des familles des victimes. Ces discours pourraient servir à délégitimer les vérités judiciaires établies et à justifier d’éventuelles coupes budgétaires pour les lieux de mémoire.

L’ancien ministre de la Justice et des Droits humains, Jaime Gajardo, estime que le nouvel exécutif n’est pas aussi transparent que son voisin argentin : « Le gouvernement a déclaré que son intention était de maintenir ces politiques [mémorielles], mais (...) c’est le contraire qui a été fait : des responsables ont été limogés, des courriers officiels du ministère des Finances ont circulé, indiquant que ce type de politique ne bénéficierait plus d’aucun budget », confie-t-il à Justice Info.

Le problème le plus préoccupant, prévient Gajardo, est l’effondrement du socle moral commun qui a sous-tendu la politique chilienne pendant des décennies. L’exécutif « n’a pas clairement et catégoriquement condamné des crimes contre l’humanité comme l’ont fait tous les autres gouvernements depuis le retour à la démocratie », dit-il. Pour illustrer son propos, il rappelle que l’administration de droite de Sebastián Piñera avait mis fin aux conditions luxueuses de détention dont bénéficiaient des responsables militaires. Des établissements comme Punta Peuco permettaient aux auteurs de crimes de purger leurs peines avec des privilèges exclusifs, bénéficiant de suites privées et de cuisines personnelles, et d’une « prison-hôtel » qui contrastait avec les standards pénitentiaires du pays. Mais l’extrême droite de Kast s’en est distanciée, et des hommes de son parti ainsi que lui-même ont même rendu visite à ces prisonniers de la dictature.

Un autre exemple flagrant selon lui de cette régression est le cas de l’ancienne Colonia Dignidad, l’enclave allemande qui a servi de centre de torture sous le régime de Pinochet. Le gouvernement actuel a annulé l’expropriation de 117 hectares du site, une mesure qui visait à le préserver en tant que lieu de mémoire, encouragée par les administrations précédentes. Pour Gajardo, bien que les autorités invoquent des raisons budgétaires, l’arrêt de ce processus est inconséquent : « Les actions doivent être cohérentes avec ce qui est déclaré. Or, ce qui a été fait est tout le contraire », souligne-t-il.

De son côté, Margarita Romero, présidente de l’Association pour la mémoire et les droits humains Colonia Dignidad, a déclaré à la presse étrangère que « suspendre l’expropriation n’est pas neutre » : compte tenu de la valeur exemplaire que le site continue de revêtir, « c’est une manière d’affaiblir les conditions nécessaires pour faire avancer la vérité et la justice », estime-t-elle.

Dorothee Munch, née à Colonia Dignidad (Chili) durant la dictature d’Augusto Pinochet, joue du piano dans cette ancienne colonie allemande où les dissidents étaient emmenés pour y être torturés.
Dorothee Munch, 49 ans, née à Colonia Dignidad (Chili) durant la dictature d’Augusto Pinochet, joue du piano dans cette ancienne colonie allemande où les dissidents étaient emmenés pour y être torturés. En juin 2024, le président Gabriel Boric avait décidé d’exproprier une partie du site afin d’y construire un lieu de mémoire. En mars 2026, le président d’extrême droite José Antonio Kast a annoncé qu’il revenait sur cette décision. Photo : © Rodrigo Arangua / AFP

Paraguay : le reflet de l’abandon de l’État

Au Paraguay, où « El Stronato », la plus longue dictature de la région, a sévi de 1954 à 1989 sous le général Alfredo Stroessner, il n’y a pas d’attaque récente, mais une défaillance structurelle de longue date qui sert désormais d’avertissement aux pays voisins. Alors que l’Argentine et le Chili ont mis en place des cadres institutionnels autour de la mémoire, de la vérité et de la justice, l’État paraguayen n’a jamais pleinement suivi cette voie, laissant la société civile porter largement seule la lutte en faveur des droits et de la justice.

Rogelio Goiburú, directeur des Réparations et de la Mémoire historique au ministère de la Justice et fils du médecin disparu Agustín Goiburú, incarne cette lutte. Son rôle témoigne de la négligence de l’État : bien qu’il occupe un poste officiel, il est contraint de fonctionner sans budget. « La Commission vérité et justice a publié en 2004 un rapport contenant 200 recommandations visant à garantir la non-répétition, mais la grande majorité d’entre elles reste lettre morte en raison d’un manque de volonté politique », explique Goiburú à Justice Info.

Il a dit-il réussi à récupérer 44 corps et à identifier 18 victimes issues de sites d’inhumation clandestins situés aussi bien au siège de la police et dans les anciennes résidences privées du dictateur que dans des fermes rurales isolées, mais ces efforts dépendent entièrement d’un soutien extérieur. Bien qu’il ait identifié 30 nouveaux sites à fouiller, dont des fosses communes secrètes dissimulées depuis des décennies, l’État paraguayen continue de tourner le dos à ces recherches.

Cette négligence se retrouve dans l’éducation. Contrairement aux autres programmes scolaires mis en place dans la région, l’étude de l’histoire récente et de l’autoritarisme n’est pas obligatoire au Paraguay, laissant la responsabilité de parler des crimes d’« El Stronato » à la discrétion des enseignants, qui évitent souvent de le faire. Il en résulte un effacement de la mémoire qui, selon Goiburú, entretien un retour à l’autoritarisme « toujours latent ». En l’absence de politiques publiques visant à renforcer les institutions et la conscience collective, la responsabilité en incombe au petit groupe de victimes et de militants qui poursuivent la lutte et accomplissent ce travail avec des ressources limitées.

La fin des politiques gagnées « dans la sueur et les larmes »

Ce qui se passe au Paraguay fait écho aux avertissements lancés par Torras et Gajardo en Argentine et au Chili. Si les capacités de l’État sont démantelées, le fardeau de la mémoire reposera entièrement sur les organisations de la société civile, dont la portée est limitée. Le discours négationniste et le harcèlement des institutions ne sont pas simplement des débats sur le passé, assure Torras, mais des menaces concrètes qui pèsent sur les acquis obtenus au prix « de passions, de sacrifices, dans la sueur et les larmes ». L’assaut en cours dans le Cône Sud met donc en péril l’héritage du « Plus jamais ça ».

Cette crise des politiques mémorielles ne serait pas seulement due à la montée de l’extrême droite, mais révèlerait une fragilité systémique plus large dans toute la région. Pour Torras, le paysage actuel représente « le pire des deux mondes » pour la justice transitionnelle : « Là où nous avons des gouvernements progressistes, nous constatons que les progrès sont très timides, voire pratiquement inexistants, et là où nous avons des gouvernements de droite, nous savons qu’il y a eu des reculs significatifs par rapport à ce qui avait été accompli », souligne-t-elle.

Dans ce contexte de repli institutionnel, la résistance des survivants et la gouvernance internationale restent les principales défenses de la démocratie. L’assaut actuel contre la mémoire révèle que ces politiques ne sont pas de simples formalités administratives, mais le fondement même de l’État de droit. Romero a ainsi écrit dans une tribune récente : « La vérité n’est pas réversible. La justice n’est pas négociable. La mémoire n’est pas facultative. Car face à l’impunité et au négationnisme, ce qui reste – et ce qui continue à déstabiliser le pouvoir – c’est la vérité. »

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