Les disparus qui ne s’oublient pas Voir plus de publications

Coupe du monde : à la recherche des disparus au Mexique

Alors que le Mexique accueillait son dernier match de la Coupe du monde FIFA 2026, les familles de disparus continuent les fouilles aux alentours du stade de Guadalajara. Ce moment de « sportswashing » leur offre aussi un espace de contestation, décrit l’auteure.

Coupe du monde : à la recherche des disparus au Mexique
En marge de la Coupe du monde, dans le centre-ville de Guadalajara (Mexique), des familles manifestent pour demander aux autorités de les aider à retrouver et à identifier leurs proches victimes de disparitions forcées. Photo : © Centro de Justicia para la Paz y el Desarrollo (Cepad)
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Au stade Akron de Guadalajara, l’un des sites officiels de la Coupe du monde FIFA 2026, des milliers de personnes célèbrent l’événement footballistique le plus important au monde.

Ce que la plupart ignorent, c’est qu’au moins 456 sacs contenant des fragments de restes humains ont été découverts dans cette zone depuis l’année dernière. Juste à côté du stade, les familles des disparus continuent de rechercher leurs proches. Leur combat est non seulement ignoré par l’État, mais aussi de plus en plus banalisé dans leur propre société.

Les familles des disparus sont des acteurs centraux des recherches, de la mobilisation et des manifestations. Ces derniers jours, elles ont organisé une série d’actions à Mexico, Guadalajara et Monterrey, non pas contre le sport en soi, mais pour rendre visible à l’échelle internationale ce qui se passe dans le pays. À l’aide de tracts, de banderoles et des visages de leurs proches imprimés sur les maillots de l’équipe nationale mexicaine, elles cherchent à inscrire la présence des disparus dans l’espace de l’événement, et à lui redonner sens. Leurs actions ne sont pas seulement un appel contre l’oubli, mais aussi un moyen de faire pression sur les autorités pour qu’elles réagissent.

« Le paradigme du crime parfait »

Les découvertes faites aux abords du stade ne constituent pas un cas isolé. Elles s’inscrivent dans une pratique généralisée de disparitions forcées à travers le Mexique, que le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées a qualifiée, dans un rapport de 2022 suite à sa visite au Mexique, de « paradigme du crime parfait ». Dans ce contexte, l’État a été pointé du doigt pour son implication dans la commission des crimes, ses collusions avec le crime organisé, dans un contexte où personne ne peut être considéré comme totalement à l’abri du risque de disparition.

Malgré les déclarations officielles affirmant que les disparitions au Mexique n’ont plus lieu, les cas continuent d’augmenter, y compris sous l’actuel mandat de Claudia Sheinbaum, et plus de 51 000 disparitions ont été enregistrées entre 2018 et 2024 sous la présidence d’Andrés Manuel López Obrador. À l’heure actuelle, plus de 135 000 personnes sont officiellement déclarées disparues dans le pays, plus de 72 000 corps restent non identifiés dans des fosses communes et des centres médico-légaux, et rien qu’entre 2023 et 2024, les autorités des différents États ont enregistré la découverte de 1 451 fosses dites clandestines.

Au Mexique, des familles organisent des fouilles pour retrouver les restes humains se leurs proches disparus.
À 15 km au nord du stade Akron de Guadalajara, où s'est déroulée la Coupe du monde, un collectif de familles (en photo) a découvert un grand nombre de restes humains sur un site appelé Las Agujas, où elles ont organisé elles mêmes les fouilles. Photo : © Guerreros Buscadores de Jalisco

Quand joie et deuil coexistent

La découverte de sites mortuaires dans les environs du stade est chargée de paradoxes. Elle met en évidence la proximité troublante entre les lieux de célébration mondiale et la persistance des disparitions et des fosses clandestines. À quelques kilomètres à peine, deux réalités radicalement différentes coexistent : la vie et la mort, la joie et le deuil. Et pourtant, pour ceux qui cherchent, il n’y a pas de répit. Le besoin de retrouver leurs proches ne s’arrête pas, et ne peut être suspendu à la faveur d’un spectacle mondial.

Sous la surface, les conditions structurelles qui favorisent les disparitions restent intactes. Les autorités mexicaines n’ont guère fait plus que renforcer la sécurité et donner l’image d’un pays conçu pour le tourisme et les divertissements, largement déconnectée de ses réalités. Malgré des investissements importants dans les mesures de sécurité et les efforts déployés pour « aseptiser » et contrôler les espaces publics dans les villes hôtes, la réalité des disparitions ne peut être dissimulée.

Les autorités mexicaines évitent depuis des années pourtant de reconnaître pleinement l’ampleur des disparitions. Au contraire, elles ont constamment minimisé et manipulé les chiffres officiels, en se soustrayant à leurs responsabilités. Ces pratiques, combinées à un double discours persistant et à l’absence de réponses politiques efficaces, ont contribué à l’aggravation du phénomène des disparitions, au prix de l’ignorance de la souffrance permanente de milliers de familles qui continuent de rechercher leurs proches.

Une tendance de longue date au déni

On peut ainsi citer les récentes conclusions du Comité des Nations unies sur les disparitions forcées selon laquelle les disparitions au Mexique pourraient constituer des crimes contre l’humanité, compte tenu de leur caractère généralisé, de leur caractère systématique et des indices de participation de l’État. Pour la première fois de son histoire, le Comité a décidé de saisir l’Assemblée générale des Nations unies de la situation au Mexique, en vertu de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.

Cette procédure, réservée aux situations d’une extrême gravité, ne vise pas à sanctionner l’État ni à établir une responsabilité pénale. Elle cherche plutôt à encourager la mise en place de mécanismes internationaux destinés à aider le Mexique à prévenir, enquêter, punir et éradiquer les disparitions forcées. Pourtant, le gouvernement mexicain a publiquement rejeté ces conclusions, dans la droite ligne de son attitude de déni constant.

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Le spectacle passe, la crise demeure 

La Coupe du monde projette une image de contrôle et de normalité, mais ce mirage est temporaire. Il ne reflète pas un pays où la crise des disparitions a été résolue, mais un pays où elle est gérée et maintenue hors de vue. Cela même est particulièrement préoccupant : si les autorités peuvent exercer un tel contrôle lors d’événements à forte visibilité internationale, pourquoi ne le maintiennent-elles pas pour éradiquer de façon permanente les disparitions ? Les événements sportifs servent souvent à redorer l’image d’un État et permettent de reléguer les critiques à la marge, dans le cadre d’un processus de « sportswashing », même s’ils peuvent, de fait, ouvrir des espaces de contestation. C’est précisément au cœur de cette tension que les familles agissent.

La Coupe du monde leur a offert une fenêtre d’opportunité. Le spectacle va passer. La question est de savoir si ce moment de visibilité pourra se traduire par une volonté politique durable de la part des autorités mexicaines, mais aussi par un soutien de la communauté internationale, notamment à la lumière de la saisine en cours devant l’Assemblée générale des Nations unies. Et si des dizaines de milliers de familles obtiendront enfin des réponses, ou si ce moment d’attention mondiale restera un événement de plus, qui passera tandis que les disparitions se poursuivront.

ANNA KAROLINA CHIMIAK

Anna Karolina Chimiak est avocate spécialisée dans les droits humains et doctorante au Centre des droits de l’homme de l’université de Gand, en Belgique. Ses recherches portent sur la manière dont les familles des personnes disparues au Mexique utilisent la documentation comme outil de recherche de la justice. Elle possède plus de treize ans d’expérience professionnelle dans le domaine des droits humains, avec une expertise en matière de disparitions forcées, de torture et de protection des défenseurs. De 2016 à 2025, elle a travaillé au Centro de Justicia para la Paz y el Desarrollo (CEPAD) à Guadalajara, au Mexique.

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