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Mexique : l’Onu saisie d’un « crime contre l’humanité »

Le mois dernier, le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées a déclaré disposer « d’indications fondées selon lesquelles des disparitions forcées ont été et continuent d’être commises au Mexique en tant que crimes contre l’humanité ». Il a saisi l’Assemblée générale de la situation.

Disparitions forcées au Mexique : quand l'Onu s'en mêle. Photo : une mère recherche son fils disparu en observant des affiche de personnes disparues, sur un mur dans la rue.
Une mère regarde un portrait de son fils disparu affiché à la Glorieta de los Desaparecidos (Rond-point des Disparus) le jour de la fête des Mères, à Guadalajara, dans l’État de Jalisco (Mexique), le 10 mai 2026. Photo : © Ulises Ruiz / AFP
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« Aujourd’hui, environ 30 personnes disparaissent chaque jour dans le pays. Le Mexique est confronté à une crise très grave et persistante de disparitions forcées, déclare Adriana Sánchez, directrice adjointe des programmes chez Amnesty International Mexique. »

Bien que le problème existe depuis les années 1960, la situation s’est aggravée depuis 2006, lorsque les autorités ont lancé une offensive militaire controversée contre les cartels de la drogue, déclenchant une recrudescence de la violence des gangs criminels et, parfois, des exactions commises par des acteurs de l’État. Le Registre national des personnes disparues du Mexique comptait plus de 116 000 cas non résolus en 2025, les médias et les experts en droits humains estimant le nombre actuel à plus de 130 000. Le chiffre réel pourrait être bien plus élevé, et ce nombre continue d’augmenter. Certains de ces cas remontent à 1964.

Participation de fonctionnaires

« Tout en notant que la ‘guerre contre la drogue’ menée à l’échelle nationale au Mexique a contribué à créer les conditions dans lesquelles de telles attaques se sont produites au niveau local, le Comité souligne qu’il n’a pas trouvé de preuves d’une politique au niveau fédéral visant à commettre des disparitions forcées », indique le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées dans son communiqué de presse du 2 avril 2026. Mais il précise avoir reçu « des informations étayées indiquant la participation directe de fonctionnaires, ou leur autorisation, leur soutien ou leur acquiescement ».

Le Comité demande au Secrétaire général des Nations unies de « saisir d’urgence l’Assemblée générale des Nations unies de la situation des disparitions forcées au Mexique afin qu’elle examine des mesures visant à aider l’État partie à prévenir, enquêter, punir et éradiquer ce crime ». Ce renvoi est effectué en vertu de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.

Une majorité de jeunes parmi les victimes

« Mon cas concerne la disparition de mon fils, Luis Ángel León Rodríguez, le 16 novembre 2009, à Zitácuaro, dans l’État de Michoacán », explique Araceli Rodríguez, représentante du Colectivo Colibrí, qui regroupe des proches de personnes disparues au Mexique. Son fils était agent de la police fédérale. Il a disparu avec six autres agents qui voyageaient avec lui et un civil chargé d’assurer leur sécurité, l’État n’en fournissant aucune, précise-t-elle.

« La question ici est celle de la responsabilité des autorités qui les ont envoyés en mission auprès d’un bureau municipal dans une commune sans leur fournir les moyens de se rendre à destination en toute sécurité », poursuit Rodríguez. « Nous avons fouillé des fosses clandestines, et en tant que mères à la recherche de leurs enfants, nous continuerons à chercher, car nous nous disons : “Eh bien, si je ne trouve pas mon fils, je trouverai le fils d’une autre femme, et nous apporterons la paix à sa famille.” »

Compte tenu de l’ampleur des disparitions forcées, de la lenteur et de l’inefficacité apparente des autorités dans les enquêtes, de nombreuses familles de victimes ont formé leurs propres collectifs au fil des ans pour mener leurs recherches, avec tous les risques que cela peut comporter pour leur sécurité. « Il n’y a pas que les personnes recherchées à être portées disparues, il y a aussi celles qui les recherchent, explique Sánchez, d’Amnesty International. Ils sont menacés, ils sont tués, ils sont kidnappés et finissent eux aussi par faire partie des disparus. »

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Isabel Cruz est fondatrice et présidente de Sabuesos Guerreras [Chiennes de guerre], une autre organisation de la société civile qui recherche des disparus. « J’ai perdu mon fils Reyes Yosimar García Cruz, qui a disparu le 26 janvier 2017, ici à Culiacán, dans l’État de Sinaloa, raconte-t-elle à Justice Info. « Je connais beaucoup de femmes dont les enfants ont également disparu, et nous avons formé un collectif pour mener nos recherches avec moins de danger que si nous le faisions seules. Dans certains cas, comme le mien, nos enfants ont été enlevés par des membres de la police et de l’armée. »

Cruz explique qu’elle doit poursuivre ses recherches, commencées il y a neuf ans, car « si je ne le cherche pas, personne d’autre ne le fera ». « Le gouvernement fédéral ne fait absolument rien », ajoute-t-elle.

Selon Amnesty, la plupart des auteurs de ces crimes font partie du crime organisé. Sánchez explique que les victimes, « sont parfois enlevées pour rejoindre des gangs, ou sont victimes de traite des êtres humains ou de trafic d’organes ». Elle précise qu’il s’agit souvent de personnes à faibles revenus, vivant dans des quartiers urbains où le crime organisé est très présent, mais aussi à la campagne. Il s’agit à environ 60 % d’hommes, mais aussi de femmes, bien que cette répartition varie selon les régions du Mexique. La plupart des victimes sont âgées de 15 à 40 ans.

Un gouvernement « dans le déni »

La présidente du Mexique Claudia Scheinbaum a rejeté les conclusions du Comité des Nations unies selon lesquelles les disparitions forcées constitueraient un crime contre l’humanité. Selon Elena Azaola Garrido, experte à l’Institut pour les transitions intégrées (IFIT), le gouvernement mexicain tente d’exercer une pression diplomatique sur d’autres pays afin de s’assurer que l’Assemblée générale des Nations unies ne vote pas en faveur d’une intervention de l’Onu.

« Ils ne veulent pas reconnaître le problème, dit-elle. Ils le nient, ils disent que le registre est erroné, qu’il n’y a pas autant de personnes. Mais en réalité, il y en a davantage, car beaucoup de gens ont peur de s’adresser aux autorités, souvent responsables de ces disparitions. Le gouvernement affirme qu’une intervention internationale constitue une atteinte à notre souveraineté, que nous sommes un pays indépendant et que nous avons la capacité de résoudre le problème, bien qu’il admette aussi que le manque d’expertise médico-légale est un problème majeur. »

Azaola Garrido, auteure d’un rapport sur les disparitions forcées à Mexico, estime que l’incapacité du gouvernement à résoudre le problème tient autant au manque de volonté politique que de ressources. « Ce gouvernement, je suis désolée de le dire, ment beaucoup et se protège beaucoup », déclare-t-elle à Justice Info. Elle affirme que Karla Quintana, ancienne commissaire nationale chargée des personnes disparues au Mexique, a été poussée à démissionner de ce poste en 2023 parce qu’elle refusait de réduire le nombre de disparus inscrits au registre national. Quintana dirige désormais l’Institution indépendante des Nations unies sur les personnes disparues en Syrie.

S’agit-il d’un crime contre l’humanité ?

La conclusion du comité des Nations unies selon laquelle les disparitions forcées au Mexique constitueraient des crimes contre l’humanité est controversée. Les crimes contre l’humanité sont définis en droit international comme « des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile, en connaissance de cause ».

Et dès lors, la situation pourrait – au moins en théorie – être examinée par la Cour pénale internationale (CPI). Selon Azaola Garrido, c’est l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement s’oppose farouchement à cette qualification, qui pourrait entraîner la mise en accusation de hauts responsables politiques. Elle explique que certains des groupes qui ont fait pression pour que le comité des Nations unies renvoie la situation mexicaine devant l’Assemblée générale des Nations unies se battent depuis des années pour que la CPI à La Haye se saisisse de la situation mexicaine.

« La réponse qu’ils ont toujours reçue à La Haye est que la Cour ne se saisira jamais du cas du Mexique, poursuit-elle, d’abord parce que la situation est très complexe : une partie des personnes ont été victimes de disparitions forcées par des agents de l’État, et d’autres par des groupes criminels. De plus, le gouvernement mexicain verse de l’argent à la Cour, de l’argent à l’Onu, et ces organisations sont très politisées. Elles ont de nombreux intérêts et contraintes. »

Ce que l’Onu pourrait faire

Si l’Assemblée générale votait une aide au gouvernement mexicain pour lutter contre les disparitions forcées, en quoi cela aiderait le Mexique ? Azaola Garrido estime que l’expertise médico-légale de l’Onu pourrait être cruciale, et le gouvernement admet manquer de ressources dans ce domaine. « Alors que 133 000 personnes ont disparu au Mexique, nous avons 80 000 personnes dans des fosses communes médico-légales qui n’ont pas été identifiées, précise-t-elle à Justice Info. Si ces corps étaient identifiés, plus de la moitié du problème serait résolue. »

Elle estime que l’Onu pourrait aider le gouvernement à mettre en place des systèmes permettant une meilleure communication entre les autorités locales. « Au Mexique, nous pouvons avoir des lois relativement bonnes, mais elles ne sont pas appliquées, poursuit Azaola Garrido. Vous devriez voir la situation dans les prisons, où j’ai travaillé pendant des années. Certaines personnes sont considérées comme disparues, mais elles sont en fait en prison et elles n’ont pas pu communiquer avec leurs familles. Les autorités ne sont pas disposées à établir une bonne communication avec les familles. »

Dans sa décision, le Comité formule un certain nombre de recommandations : il demande à l’Onu de prendre des mesures visant à « assurer la coopération technique et à fournir au Mexique l’appui financier et l’assistance spécialisée dont il a besoin pour ce qui est de mener des recherches, de procéder aux analyses médico-légales et de mener des enquêtes approfondies sur les allégations de disparitions forcées et les liens entre les fonctionnaires et le crime organisé » ; et il appelle l’Onu à « créer un mécanisme efficace pour faire la lumière sur la vérité et aider et protéger les  familles à la recherche de leurs proches, ainsi que les organisations et les défenseurs qui les soutiennent ». Le Comité souligne son engagement à « maintenir un dialogue permanent avec les autorités et la société civile » et précise que sa requête « doit renforcer, et non compromettre, la coopération entre le Comité et l’État partie concerné ».

Aucune date n’a encore été fixée pour un débat à l’Assemblée générale sur le Mexique, bien que celui-ci ait été demandé « de toute urgence » par le Comité des Nations unies.

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