Ukraine : Quatre soldats russes condamnés pour torture

Justice Info revient sur le dernier en date des procès de soldats russes, tenu à la fin de l’année à Poltava, dans l’Est de l’Ukraine. Les quatre hommes, membres d’une unité des forces spéciales de l’armée russe, ont plaidé coupable et ont été condamnés à 11 ans de prison pour torture. Ils pourraient bénéficier d’un échange de prisonniers.

4 soldats russes en uniformes sont assis dans le box des accusés lors de leur procès pour torture en Ukraine.Quatre soldats Russes, membres des forces spéciales faits prisonniers lors la reprise de la région de Kharkiv, ont plaidé coupable pour torture. Ils ont été condamnés à 11 ans de prison le 24 décembre par le tribunal de Poltava (est de l'Ukraine). De gauche à droite : Mykhail Ivanov, Ruslan Kolesnikov, Maxim Volvak et Valentin Bich. © Iryna Salii
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Encadrés par des gardes, les quatre soldats russes entrent dans la grande salle du tribunal de district de Kotelevsky, dans la région de Poltava (est de l'Ukraine). Ils s’assoient dans la cage de verre sur le banc des accusés. Pour cette unique journée d’audience, les prévenus ont été amenés au tribunal de Poltava depuis le centre de détention de Kharkiv. Lors de l'audience préliminaire, ils participaient avec leurs avocats par vidéoconférence.

- « Kolesnikov, tu es le plus âgé et tu seras le premier à donner des explications. Sais-tu ce que tu dois dire ? Parle brièvement, clairement, rapidement... », conseille un avocat au soldat russe à lunettes assis au milieu des autres. L’homme hoche la tête en guise de réponse.

La juge Antonina Sholudko parle effectivement d'abord à Ruslan Kolesnikov, né en 1968, puis à ses plus jeunes compagnons : Mikhail Ivanov, né en 1977, Maksim Volvak, né en 1992, et Valentin Bich, né en 1980. Les quatre soldats ont été capturés il y a quelques mois lors de la reprise par l’armée ukrainienne de la région de Kharkiv, occupée par la Fédération de Russie. Ils sont assistés au tribunal par une interprète, une femme en costume turquoise, assise au centre entre le procureur le juge et la défense. Et par quatre avocats du Centre d’aide légale - un pour chaque soldat.

Selon l'accusation, début septembre, dans le village de Borova, au sud-est de Kharkiv, les Russes ont torturé trois habitants qui avaient participé à des opérations militaires dans les zones de Donetsk et de Lougansk lors du premier épisode de la guerre russo-ukrainienne en 2014-2015. Sept ans plus tard, lorsque les Russes ont occupé Borova, ces hommes n'étaient plus des militaires.

Salle d'audience du tribunal de district de Kotelevsky, dans la région de Poltava (est de l'Ukraine). Danc cette petite salle, on distingue les 4 accusés dans leur box, leurs 4 avocats, le procureur, la juge et l’interprète.
"Je suis entièrement d'accord avec l'accusation et avec la punition. Nous l'avons mérité. Ce n'est pas une façon d'agir", répond l'un des accusés à la juge du tribunal de Poltava (est de l'Ukraine) qui leur demande s'ils étaient conscients qu'ils maltraitaient des civils et violaient les lois et coutumes de la guerre. © Iryna Salii

Frappé avec un marteau

Toujours selon l’accusation, les quatre soldats russes suivaient les instructions de leur chef, un officier non identifié portant le nom de code « Amur ». C'est lui qui aurait donné l’instruction d’amener les trois victimes à être interrogés en tant qu'anciens membres de l'ATO (l’« opération antiterroriste » menée alors par l'Ukraine pour contrer les séparatistes du Donbass).

Le procureur Mykhaylo Martysh présente les accusations pendant 40 minutes, détaillant toutes les scènes de torture.

Vladimir Pushkar est le premier à être interrogé. Le 1er septembre, à 15 heures, des soldats russes le capturent, lui enserrent les mains dans des attaches en plastique et lui mettent un sac sur la tête. L'homme est ensuite emmené dans un pick-up blanc, au centre de loisirs "Lampe de mineurs", dans le village voisin de Novoplatonovka, où il est détenu dans une fosse de 3x3 mètres creusée dans le sol, sans nourriture ni eau suffisantes.

Au cours des deux jours suivants, Amur interroge le prisonnier sur d'autres habitants de Borova ayant été membres de l'ATO. Le 3 septembre, Pushkar est de nouveau ligoté avant d'être emmené dans la zone de l'hôpital local, où il est relâché.

Le 3 septembre, les Russes emprisonnent Andrei Maliovany, un autre habitant de Borova. Montrant un couteau, Amur menace de couper les doigts de Maliovany s'il ne donne pas aux occupants des informations sur ses camarades villageois.

Le 4 septembre, les Russes viennent à la maison de Sergei Sotnik et l'emmènent, toujours au même centre de loisir. Le captif est détenu dans une fosse et interrogé. Il est frappé à plusieurs reprises avec un marteau.

Après "la discussion", les occupants laissent également partir les deux hommes.

Forces spéciales et soldats privés

Les Russes écoutent le procureur avec détachement. Des copies de l'acte d'accusation dans leur propre langue leur ont été fournies avant l’audience.

Kolesnikov, originaire de Rostov-sur-le-Don, était chef d'escadron de la 16e brigade du Spetsnaz GRU, avec le grade de sergent-chef. Ivanov, originaire de Yakoutie, était un lanceur de grenades RPG-7, avec le grade de simple soldat. Le tireur Volvak est né en Ukraine, dans le village de Novopskovsky, région de Lugansk, mais il est citoyen de la Fédération de Russie et vit à Voronezh. Le quatrième soldat, Valentin Bich, originaire de Krasnodar, servait en tant que fusilier.

Selon le dossier d’accusation, Kolesnikov et Ivanov appartiennent à une compagnie militaire privée russe du nom de "Redut", tandis que les deux autres font partie de la 16e brigade du Spetsnaz GRU, une unité de forces spéciales de l’armée russe. Cependant, tous les quatre déclarent au tribunal qu'ils appartenaient à la 16ème brigade. Le procureur indique que la compagnie privée Redut était prétendument indépendante de la brigade, mais qu'elle faisait partie également des formations armées de la Fédération de Russie. Le juge interroge les accusés : Kolesnikov confirme que "Redut" a bien été créée au sein de la 16ème Brigade.

"Je suis d'accord avec les accusations"

Les soldats Russes ayant plaidé coupable, l'affaire est entendue selon une procédure simplifiée - sans examen de toutes les preuves. Le tribunal se limite à les interroger.

Lorsqu’on lui propose d’apporter son témoignage, Kolesnikov répond sobrement : « Je suis d'accord avec les accusations ». Le juge explique qu'ils doivent dire exactement quand, où et comment le crime a été commis. Kolesnikov rappelle que sa brigade est partie pour Borova le 29 août. Leur propre commandant était constamment absent et leur a ordonné d'obéir à l'officier appelé "Amur".

Amur leur a donné trois adresses, auxquelles ils se sont rendus, pour capturer les hommes et les lui amener, puis il a mené l'interrogatoire. "Ils ont passé la nuit là-bas. Nous avions une fosse - nos soldats punis y étaient mis. Ces personnes ont été détenues là. Puis Amur les a appelés, leur a parlé et au bout de deux ou trois jours, nous les avons reconduits. Comme c'est écrit, tout est écrit..." Kolesnikov fait un signe de tête au procureur.

"La violence physique - bon, d'accord...", ajoute-t-il du bout des lèvres. Le Russe ne nie pas que les victimes avaient des entraves aux mains et des sacs sur la tête et qu'elles ont subi des pressions psychologiques. Concernant la menace d'Amur de couper les doigts du prisonnier, selon lui, il n'en a entendu parler que par ses compagnons, mais cela n'a pas été dit devant lui. "Les gars m’ont dit : ‘Il a perdu la tête, n'est-ce pas ?’", ajoute Kolesnikov.

« Nous l'avons un peu frappé, bien sûr »

Le procureur rappelle à Kolesnikov que lui-même et ses compagnons ont frappé la victime Sotnik au moins à deux reprises aux bras et aux jambes avec un marteau.

- "Je ne discute pas."

- "Vous avez tous infligé [les coups] ? L'un après l'autre ?"

- "Il semble que oui."

L'accusé Ivanov confirme :

- « On l'a un peu frappé, bien sûr... Tous les quatre, un par un."

Le juge demande s'ils étaient conscients qu'ils maltraitaient des civils et violaient les lois et coutumes de la guerre. Le soldat russe répond qu'ils étaient conscients et qu'ils ont maintenant des remords. Ensuite, le procureur requiert 11 ans d'emprisonnement.

- "Je suis entièrement d'accord avec l'accusation et avec la punition. Nous l'avons mérité. Ce n'est pas une façon d'agir. Nous exécutions l'ordre d'un commandement supérieur", déclare Kolesnikov.

Son avocate, Liudmila Kalyuzhnaya, ajoute qu'il n'y a pas eu de conséquences irréversibles de ce qu'il avait fait, et elle a donc demandé au tribunal d'imposer une peine plus courte que celle demandée par le procureur. Les autres avocats de la défense soulignent que les soldats ont suivi les ordres de leur commandant et que c'est la première fois qu'ils commettaient un crime. Ils ont insisté pour que la peine soit aussi minime que possible. 

À la clôture, les accusés présentent leurs excuses aux victimes et à l'ensemble de la nation ukrainienne. Ivanov a présenté ses excuses à ses « frères slaves, les Ukrainiens ».

Personne ne confirme officiellement que les Russes seront échangés. Mais durant une pause de l’audience, l'un des avocats, passant devant la cabine vitrée dans laquelle les accusés patientent, lâche : "Quoiqu’il en soit, cela ne fera aucune différence pour vous."

Le verdict tombe rapidement : les Russes sont condamnés à 11 ans de prison.


Ce reportage fait partie d’une couverture de la justice sur les crimes de guerre réalisée en partenariat avec des journalistes ukrainiens. Une première version de cet article a été publiée sur le site d’information « Sudovyi Reporter ».