Dossier spécial « Les disparus qui ne s’oublient pas »

Les disparitions forcées en Turquie persistent sous Erdogan

Les élections en Turquie ont renforcé la domination de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 20 ans, qui vient de nommer ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, que les défenseurs des droits humains considèrent comme sa « boîte noire ». Réduisant à néant leurs espoirs, après près de trois décennies, que soient poursuivis les auteurs de disparitions forcées, soupçonnés d’être au cœur de l’appareil d’État.

Disparitions forcées en Turquie - Rassemblement des
Des familles de disparus, plongées dans le silence. Depuis plus de 28 ans, le mouvement des "mères du samedi" se réunit à Istanbul pour demander justice pour leurs proches victimes de disparitions forcées. Celles-ci seraient de retour en force depuis le coup d'Etat manqué du 15 juillet 2016, auquel Recep Tayyip Erdogan a répondu par des arrestations massives. © DR
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C’est un rituel hebdomadaire bien rôdé.

Les “mères du samedi” se retrouvent dans une petite rue de Beyoglu, dans le centre d’Istanbul, puis se réunissent sur la place de Galatasaray avec leurs affichettes commémoratives exhibant les portraits de proches disparus. Un imposant dispositif policier les attend : forces antiémeutes, barrières, véhicules lanceurs d’eau… Enserrées dans une nasse par la police, une poignée de militantes et de militants tente à la hâte une conférence de presse puis se disperse. Quand ils ne sont pas embarqués manu militari dans un fourgon des forces de l’ordre. Depuis 28 ans et près de 1000 semaines, avec quelques interruptions, les mères du samedi réclament justice pour leurs proches, victimes présumées de disparitions forcées après avoir été arrêtées par les forces de sécurité. Sans succès.

Ces personnes disparues, 1352 individus selon une note de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) publiée en 2022, majoritairement des hommes âgés de 12 à 73 ans, étaient des journalistes, des syndicalistes, médecins, enseignants, agriculteurs, ou encore de simples villageois originaires de la région de Turquie à majorité kurde. Les militants des droits humains soupçonnent des disparitions survenues au cours de détentions illégales et des assassinats non élucidés. Pratiques qui se seraient répandues au plus fort de la “sale guerre” de l’État turc contre l'insurrection du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan), dans le sud-est du pays, dans les années 1980 et 1990. Cette guerre s’est prolongée dans une répression forcenée contre les populations civiles.

2011 : Erdogan réveille l’espoir des familles

En 2011, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait rencontré ces activistes et suscité l’espoir des familles. Celles et ceux qui réclament la fin de l’impunité contre les auteurs de ces crimes estiment que les enquêtes ont été bâclées au nom de la “lutte contre le terrorisme”. Mais malgré ses velléités d’entrer dans l’Union européenne, ré-exprimées en marge du récent sommet de l’Otan, la Turquie n’a jamais ratifié la Convention internationale contre les disparitions forcées, entrée en vigueur en 2010.

Le 25 août 2018, pour leur 700e rassemblement, les activistes ont, à leur tour, été accusés par l’État de collusion avec “les groupes terroristes”. Leurs rassemblements ont été brutalement dispersés et interdits pendant plus de quatre ans. Mais en février dernier, la Cour constitutionnelle turque a jugé que “le droit des manifestants avait été violé”. Les mères du samedi sont aussitôt retournées sur la place Galatasaray. Et le 26 mai, 14 manifestants ont été acquittés par la cour pénale alors qu’ils étaient accusés de “rassemblement illégal”.

Disparitions forcées en Turquie - Arrestation d'Emine Ocak, le 25 août 2018 à Istanbul.
Arrestation d'Emine Ocak, le 25 août 2018 à Istanbul (Turquie). C'est elle qui, après la disparition de son fils Hasan début 1995, a été parmi les premières à protester en silence chaque samedi - à l'image des "folles de la place de Mai" en Argentine. © Hayri Tunc / AFP

Pour autant, le gouvernement continue d’empêcher les manifestations. Le 8 juillet dernier encore, un avocat des familles a été arrêté alors qu’il était en train d’expliquer aux forces de sécurité que leur action était contraire aux décisions de justice… “L’impunité, c’est le message qui est envoyé”, résume Eren Keskin, avocate et militante historique des droits humains, qui avec son association, l’IHD, soutient depuis leurs débuts ces rassemblements.

2016 : le retour des disparitions forcées

Me Keskin n’a pu que constater le retour de ces pratiques. Les disparitions forcées en Turquie n’appartiennent pas seulement au passé, explique-t-elle à Justice Info. Les cas ont même connu une forte recrudescence depuis le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, auquel le pouvoir a réagi par une vague d’arrestations massives. Et la prophétie de l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoglu s’est vérifiée : en 2015, ce dernier craignait publiquement de voir “resurgir les Toros blanches”, la version locale de la Renault 12, qui autrefois symbolisaient les escadrons de la mort des forces paramilitaires turques et ces disparitions inexpliquées. Les véhicules se sont modernisés. Désormais, on craint l’irruption d’un “Transporter noir”.

Dans un rapport de mai 2020 intitulé “les disparitions forcées en Turquie, un secret de polichinelle”, l’organisation “Solidarity with others” documente au moins 25 cas depuis 2016. “A de nombreuses reprises, des hommes armés s’identifiant comme des policiers ont forcé des victimes à monter dans une camionnette, souvent un fourgon Volkswagen Transporter noir avec des vitres teintées”, rapporte l’ONG basée à Bruxelles et fondée par des membres en exil de la confrérie de Fethullah Gülen, accusée de conspiration contre la Turquie. “Certains d’entre eux sont réapparus des mois plus tard, après avoir été torturés, d’autres ne sont jamais rentrés chez eux”, précise le rapport. C’est le cas de Sunay Elmas, un enseignant, enlevé à Ankara en janvier 2016. Ou encore d’Ayhan Oran, un agent des services turcs de renseignement, disparu en novembre de la même année… La majorité d’entre eux était d’anciens fonctionnaires proches de Gülen, “purgés” par le régime. Et ceux qui finissent par resurgir se retrouvent parfois accusés de crimes avoués au cours de leur détention secrète.

Faruk Gergerlioglu, médecin et défenseur acharné des droits humains, est l’un des rares députés à réclamer la lumière dans les dossiers récents. Malgré des pressions politiques incessantes, la menace d’une peine de prison, où il a déjà passé trois mois en 2021, il a été réélu en mai dernier sous l’étiquette du YSP (Parti de la gauche verte), la gauche pro-kurde et il continue d’interpeller Ankara. “Nous avons rencontré de nombreux cas d'enlèvements et de disparitions forcées en Turquie au cours des sept dernières années, après la proclamation de l'état d'urgence [à la suite du coup d’État manqué de juillet 2016, ndlr]. Des milliers de cas dans les années 1990 n'ont pas été résolus et les mêmes incidents ont commencé à se répéter pendant l'état d'urgence [maintenu jusqu'en juillet 2018]. Des personnes ont été enlevées clandestinement à l'étranger par le MIT (les services turcs de renseignement) et amenées de force en Turquie”, nous explique le député dans un entretien début juillet.

“Des citoyens de ce pays ont été enlevés et torturés en étant détenus illégalement au même endroit pendant des mois, poursuit Gergerlioglu. Comment le savons-nous ? Certaines de ces personnes en ont parlé devant les tribunaux après leur libération, elles l'ont dit à leurs proches et à leurs avocats, dans les lettres qu'elles ont envoyées depuis les prisons, nous savons donc bien que ces cas sont des violations des droits. Nous avons identifié 35 exemples. Il est clair qu'il s'agit d'une pratique courante et incontestable”, selon le député. 

La « boîte noire » d’Erdogan, promu chef de la diplomatie

Le MIT est soupçonné d’être impliqué dans la majorité des dossiers de disparitions. Les enlèvements à l’étranger ont parfois été ouvertement revendiqués par l’État mais sur les cas se déroulant en Turquie, c’est l’omerta. Et quand il a interpellé les responsables du MIT, à l’Assemblée nationale, Gergerlioglu n’a obtenu aucune réponse. “Les questions sont demeurées sans réponses, poursuit le député turc, mais l’un des agents du MIT a lui-même été kidnappé et torturé après avoir été démis de ses fonctions. Il n’a plus été vu, mort ou vif, depuis six ans. La Cour constitutionnelle a jugé que l’enquête sur l’enlèvement de cette personne avait été incomplète et elle a ordonné que la famille reçoive une compensation financière de 90 000 livres turques (environ 3150 euros). Mais l’enquête s’arrête là et aucune poursuite n’a été engagée contre le MIT”, détaille-t-il.

Le MIT parait en effet intouchable. Au cœur du pouvoir, les services turcs de renseignement sont directement sous l’autorité de la Présidence. Ils ont longtemps été dirigés par Hakan Fidan, surnommé la “boîte noire” d’Erdogan. Mais en juin, celui-ci a été nommé ministre des Affaires étrangères. Le maître-espion est devenu le chef de la diplomatie… Il est remplacé par Ibrahim Kalin qui était jusqu’alors le porte-parole du Président.

“Les procureurs ont déclaré qu’ils ne voulaient pas s’immiscer dans le travail du MIT. Les enquêtes ont été interrompues, les enregistrements des caméras de surveillance de la ville n'ont pas été étudiés correctement, et nous avons vu toutes les enquêtes traîner en longueur”, et comme pour la torture, l’impunité prévaut, constate le vétéran de la lutte pour les droits de l’homme.


* Journaliste au Point, ancien correspondant en Turquie, auteur de “Les loups aiment la brume” (Grasset, 2022), enquête sur les opérations clandestines de la Turquie en Europe. 

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