La décision rendue en décembre 2024 a fait grand bruit car c’est la première fois qu’un État est reconnu coupable de crimes contre l’humanité durant sa période coloniale. Une victoire judiciaire pour cinq femmes, nées d’un père belge et d’une mère congolaise arrachées de leur famille par la Belgique, qui ouvre la voie à d’autres. Entre 1948 et 1951, près de 15 000 métis belges ont été enlevés, déclarés sans père connu et placés dans des missions religieuses à plusieurs centaines de kilomètres de leur village d’origine. Les unions mixtes étaient à l’époque considérées comme un « pêché ».
L’État belge s’est pourvu en cassation dans la foulée de l’arrêt de la cour d’appel de Bruxelles, qui l’a condamné à verser 50 000 euros – à majorer d’intérêts compensatoires annuels remontant jusqu’à la date de leur enlèvement, indique la décision –, aux cinq plaignantes : Monique Bitu Bingi, Noëlle Verbeken, Simone Ngalula, Marie-José Loshi et Léa Tavares Mujinga. Celles-ci n’ont pas souhaité préciser les montants finaux qu’elles ont reçus. La Cour de Cassation ne s’est toujours pas prononcée – et si elle venait à casser le jugement rendu, les plaignantes pourraient être amenées à rembourser en attendant un nouveau procès.
« Une vie n’a pas de prix »
« Une vie n’a pas de prix, mais il faut pouvoir réparer », estime Léa, aujourd’hui âgée de 79 ans. Léa s’est mariée avec un Belge. Elle vit désormais au nord de Bruxelles, où elle reçoit Justice Info avec Simone, « ma petite sœur » dit-elle, rencontrée dans la même congrégation religieuse, il y a soixante ans. Les deux femmes, nées d’une Congolaise et d’un Belge ont accepté de revenir sur leur parcours.
« J’avais deux ans quand j’ai été arrachée à mes parents en 1948. L’État avait déjà enlevé mon frère un an avant mais j’étais trop petite encore. Je n’étais pas sevrée et je portais encore des couches. Ils ont attendu que mon père soit en vacances pour envoyer les militaires. Si ma mère avait refusé, ils l’auraient envoyée en prison », se souvient-elle. Léa est placée dans la mission religieuse de Katende dans la région du Kasaï, au centre-ouest de l’actuelle République démocratique du Congo. A des centaines de kilomètres de son village.
« J’étais complètement dépaysée, je ne comprenais pas la langue, je ne connaissais pas leur nourriture, plus de lait, j’ai directement été sevrée, plus rien. On m’enlève ma petite robe, mes chaussures, les chaussettes et on me laisse pieds nus. Je couche sur un petit lit en bois, sans drap, sans oreiller, juste avec une couverture comme celle qu’on donnait aux prisonniers dans les camps ou celle qu’on met dans le coffre d’une voiture. On se lave dans la rivière, il n’y a pas de serviette pour s’essuyer le matin, de brosse à dents, pas de papier toilette. Les conditions sont inhumaines. Si tu refuses de manger, c’est ton problème, pas celui des religieuses », décrit Léa.
D’abandon en abandon
Et par-dessus tout, le sentiment d’abandon. « À cet âge-là, on cherchait encore l’odeur de nos mamans. Mon père est de retour du Portugal pour venir me chercher mais à son arrivée, plus d’enfant et il a divorcé avec ma mère. Celle-ci est venue me voir une ou deux fois à la mission mais elle est tombée fort malade par la suite. »
Léa reste jusqu’à ses quatorze ans dans cette mission religieuse, où la maltraitance et les privations de nourriture pouvaient être quotidiennes. Envoyée à Mikalayi au sud-ouest de la ville de Kananga pour poursuivre sa scolarité, Léa est une nouvelle fois abandonnée en 1960, quand le Congo devient indépendant, par les mêmes sœurs qui l’ont enlevée douze ans plus tôt.
« Je venais d’avoir un diplôme d’enseignante et j’attendais que les sœurs viennent me chercher mais personne n’est venu. Tous les autres enfants étaient partis et je ne pouvais pas rester là », raconte la septuagénaire. A la veille de l’indépendance, la tension monte dans la région du Kasaï et la congrégation est évacuée. Les religieuses parviennent à fuir avec des camions de l’Onu, laissant derrière elles une cinquantaine de filles métisses.
Celles-ci seront placées dans un dispensaire, « juste à côté de la morgue », se rappelle Simone, encadrées par des miliciens qui abuseront d’elles la nuit tombée.
Les enfants du pêché
Léa, elle ne sait pas quoi faire. « J’ignore tout, je ne peux plus rester à Mikalayi, je ne sais pas quel transport prendre, alors j’ai suivi une fille jusqu’à son village, avec ma petite valise en carton. »
Arrivée dans ce village, on lui présente un membre de l’ethnie de sa mère. Par chance, celui-ci s’avèrera être son grand-père et sa famille organise alors son retour dans son village natal. Sa mère, très malade, décèdera quelques années plus tard. Son père, lui, vivait alors au Portugal et « dès qu’il a appris mon retour au village, il m’a proposé de le rejoindre. Je voulais travailler au Congo alors j’ai refusé », se souvient Léa.
« On nous a qualifiées d’enfants du pêché. Je ne savais même pas que j’avais des frères. Finalement, je ne connais mon histoire que maintenant », enchaîne Simone. « Nous étions devenues des étrangères dans nos propres familles. On n’a pas grandi avec elles, qui nous excluaient des réunions familiales. Elles nous ont rejetées à cause de l’État belge. Je n’avais plus de nom, plus d’identité, je m’appelais juste Léa, je n’avais pas de date de naissance », reprend-elle.
Les métisses de la mission de Katende sont restées en contact, bien que les chemins de vie les ont amenées dans différents pays. Léa et Simone se marieront avec des Belges et elles atterriront à Bruxelles. « Nous sommes encore plus des sœurs que des sœurs de sang, on a grandi ensemble », souffle Léa. Les années passent, et ces sœurs se retrouvent à intervalle régulier, des rencontres où le besoin de retracer leur parcours, de retrouver leur identité se fait sentir. D’autant plus pour Monique qui se rendra au Congo pour retrouver des archives coloniales les concernant. « Pourquoi enlever ses enfants ? Pour quelles raisons ? C’est pour ça que nous sommes allées en justice », explique Léa.
« Dès qu’on se retrouvait, on pleurait. On se rendait compte de ce qu’on avait vécu n’était pas normal », décrit Simone. L’État belge s’est bien excusé en mars 2018 mais aucune réparation n’était prévue. « Il ne me restait que ‘papa l’État’, dit-elle. La Belgique a cassé ma vie, je me demande encore si elle pourra réparer cette vie », ajoute Léa. « Au-delà de la parole il fallait des actes. La décision nous soulage aujourd’hui, aussi parce que l’histoire est connue aujourd’hui et ‘papa l’État’, comme on l’appelait, a été condamné à réparer. Et nous applaudissons le courage de la justice belge. Quand on commet une faute, il faut pouvoir la réparer », dit Léa qui, comme Simone, désire aller de l’avant désormais.
« J’ai été en contact avec plusieurs sœurs d’autres pays juste avant le verdict, au Tchad, au Rwanda, au Nigéria, au Canada... on a causé, elles étaient nombreuses à être très en colère de l’histoire que l’on a vécu », raconte Léa. Mais selon l’avocate des plaignantes Michèle Hirsch, aucune autre procédure judiciaire similaire à celle des cinq métisses belges, n’a été initiée à ce jour.






