En fermant sa frontière avec le Soudan après une nouvelle incursion de paramilitaires soudanais sur son territoire, le Tchad, accusé de leur faciliter l'envoi d'armes par les Émirats, cherche à "réaffirmer sa neutralité" dans le conflit, selon des sources proches du pouvoir.
Au Soudan, la guerre civile qui oppose depuis avril 2023 l'armée soudanaise aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a fait plusieurs dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 12 millions de personnes, dont près d'un million au Tchad, selon l'ONU.
Le Darfour, vaste région de l'ouest du Soudan qui jouxte la frontière, est presque entièrement contrôlé par les paramilitaires depuis la prise de la ville d'El-Facher en octobre. Le 21 février, ils ont revendiqué la prise de la ville frontalière de Tina, jumelle de Tiné au Tchad.
Face aux incursions répétées sur son territoire, qui ont ont coûté la vie à 15 militaires et huit civils depuis fin décembre, selon un décompte de l'AFP, N'Djamena a annoncé le 23 février la fermeture de sa frontière avec le Soudan.
Une mesure pour prévenir "tout risque d'expansion du conflit", a alors affirmé le ministre tchadien de la Communication, Gassim Chérif Mahamat, qui a averti que le Tchad "se réservait le droit de riposter contre toute agression ou violation de l'intangibilité de son territoire et de ses frontières".
Longue de près de 1.400 kilomètres et située dans une région désertique, la frontière entre le Tchad et le Soudan demeure poreuse et difficile à contrôler.
- "Réaffirmer sa neutralité" -
Mais cette annonce permet au président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno, officiellement neutre dans le conflit, de se démarquer des FSR. Il a été accusé par l'armée soudanaise et par plusieurs ONG de leur faciliter les envois d'armes venues des Émirats arabes unis (EAU).
Cette mesure permet ainsi au pouvoir tchadien de retrouver une posture de neutralité "face aux alliés FSR qui perdent du terrain sur le plan militaire", confie un diplomate tchadien à l'AFP sous couvert d'anonymat. "Les EAU subissent d'énormes pressions diplomatiques à cause des accusations (...) portées contre les FSR qu'ils soutiennent", ajoute cette même source.
En février, le Haut-commissariat de l'ONU aux droits de l'homme a accusé les paramilitaires soudanais d'avoir commis des crimes de guerre et de possibles crimes contre l'humanité lors de la prise d'El-Facher, faisant état d'au moins 6.000 personnes tuées.
Les Émirats ont été accusés à nombreuses reprises de fournir des armes, des hommes et du carburant aux paramilitaires - ce qu'ils ont toujours nié, malgré les preuves alignées par des rapports internationaux et des enquêtes indépendantes.
"Il y a une pression diplomatique forte qui se fait pour mettre un terme à ce conflit et le Tchad est obligé de s'adapter à cette nouvelle donne", confirme à l'AFP un proche du Premier ministre tchadien Allamaye Halina.
La fermeture de la frontière permet ainsi au Tchad de "réaffirmer sa neutralité", selon cette même source.
"Les parrains internationaux du conflit semblent de plus en plus enclins à des solutions pacifiques", abonde Remadji Hoinathy, chercheur au cercle de réflexion ISS, confirmant que "le vent est en train de tourner" en défaveur des paramilitaires et de leur allié émirati.
- Zaghawas -
Les débordements meurtriers du conflit côté tchadien ont aussi rendu le soutien du président Déby aux FSR difficilement tenable vis-à-vis de sa propre armée.
"L'aide apportée aux FSR est extrêmement controversée au sein de l'appareil militaire et sécuritaire" tchadien, affirme Roland Marchal, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) à Paris.
De nombreux hauts gradés de l'armée tchadienne sont issus de l'influente communauté zaghawa, dont le président Déby est issu par son père et qui vit de part et d'autre de la frontière, comme à El-Facher où elle est majoritaire. Dès la guerre civile qui a éclaté au Darfour en 2003, les Zaghawas ont été la cible des Janjawids, milices arabes dont sont issus les FSR.
Pour Remadji Hoinathy, il existe ainsi "des craintes plus profondes d'une expansion du conflit sur le sol tchadien suivant les lignes ethniques, avec des militaires tchadiens prêtant main-forte à leurs cousins harcelés par les FSR".
Si les "déplacements transfrontaliers des biens et des personnes sont suspendus" depuis la fermeture de la frontière, des "dérogations exceptionnelles" sont néanmoins prévues, notamment pour permettre aux Soudanais de continuer à venir se réfugier au Tchad, avait précisé le ministre de la Communication.

