JUSTICE INFO : Dans le dernier rapport de la Mission d’enquête sur le Soudan (FFM), vous affirmez que les actes des Forces de soutien rapide (RSF) à El Fashir et dans ses environs, dans l’État du Darfour-Nord, présentent les caractéristiques d’un génocide. Pourquoi ?
MONA RISHMAWI : Nous parlons des événements qui ont précédé et suivi la prise de contrôle d’El Fashir par les RSF fin octobre 2025. Cette prise de contrôle a été précédée d’un siège d’environ 18 mois, sans nourriture, sans aide humanitaire ni assistance médicale, et à un moment donné, l’eau est devenue très rare. Les conditions de vie de cette population encerclée étaient très difficiles.
De plus, des attaques ont eu lieu à différentes étapes. En avril 2025, des attaques majeures [menées par les RSF] ont visé les camps de déplacés internes autour d’El Fashir, entraînant des déplacements massifs. Après le départ de certaines personnes, ils ont érigé une sorte de mur de sable autour de la ville, rendant ainsi extrêmement difficile toute sortie de la ville. Au moment de la prise de contrôle d’El Fashir par les RSF, la population était déjà très affaiblie. Et il y a eu des lieux spécifiques où de nombreux massacres ont eu lieu, comme à l’hôpital saoudien, à l’intérieur et autour de l’aéroport, à l’université, ainsi que sur et autour des voies de sortie [d’El Fashir]. Les personnes qui tentaient de quitter la ville ont également été attaquées. En gros, les hommes ont été tués et les femmes violées, bien que, bien sûr, des femmes aient également été tuées.
La plupart de ces actes visaient ethniquement les Zaghawa, ainsi que les Masalit et les Fur. El Fashir est une ville où, historiquement, la plupart des habitants étaient Zaghawa. À partir des témoignages que nous avons recueillis et des preuves numériques, en écoutant les auteurs eux-mêmes et ce que les témoins nous ont dit à leur sujet, nous avons conclu que l’intention était de détruire ces groupes en tant que tels, dans cette ville. C’est pourquoi nous avons parlé de « signes caractéristiques d’un génocide ».
Des auteurs présumés ont-ils déclaré précisément cette intention ?
Oui. Certains témoignages indiquent qu’ils recherchaient des groupes particuliers, et certaines preuves numériques le confirment.
Vous indiquez dans le rapport que le conflit s’est étendu au Kordofan (centre du Soudan). Avez-vous également documenté des crimes graves dans cette région ?
Nous avons répété à deux reprises que nous craignions pour le Kordofan, car la ville d’El-Obeid était également assiégée par les RSF. Le siège est désormais levé, pour autant que je sache, mais nous sommes préoccupés par ce mode opératoire qui consiste à affaiblir la population, puis à intervenir pour la massacrer. Le conflit s’est néanmoins bien étendu au Kordofan, et ce que nous avons vu ces dernières semaines, ce sont des attaques menées tant par les RSF que par les SAF [Forces armées soudanaises] contre des hôpitaux. C’est aussi ce qui s’est passé à El Fashir, l’hôpital saoudien ayant été touché à plusieurs reprises.
Y a-t-il d’autres régions du Soudan qui vous inquiètent particulièrement ?
Absolument. Il y a d’autres régions comme celles du Nil Bleu, du Nil Blanc, des montagnes de Nuba, et des attaques contre les infrastructures civiles dans tout le Soudan. Partout nous entendons parler d’attaques de drones.
Votre dernier rapport se concentre sur les crimes commis par les RSF. Qu’en est-il des SAF ?
Il y a quelques mois, nous avons publié un rapport qualifiant ce conflit de « guerre d’atrocités », dans lequel nous affirmons que des crimes de guerre, voire dans certains cas des crimes contre l’humanité, ont été commis par les deux camps. La torture, par exemple, est pratiquée par les deux camps. Les violences sexuelles sont davantage le fait des RSF. Les attaques contre les infrastructures civiles sont malheureusement le fait des deux camps.
Pour en revenir au Darfour, la guerre précédente [2003-2008] visait les mêmes groupes ethniques et a conduit la Cour pénale internationale (CPI) à délivrer des mandats d’arrêt contre l’ancien président Omar Al-Bashir, notamment pour génocide. Pourquoi n’ont-ils pas été exécutés ?
[Omar Al Bashir] doit être remis à la CPI. Il n’a pas été remis pendant le gouvernement de transition, bien qu’il y ait eu des négociations, puis le gouvernement civil est tombé. Le seul à avoir été jugé et condamné par la CPI à ce jour est Ali Kosheib. Nous savons que Mr Bashir est libre, et je ne pense pas que les autres personnes inculpées par la CPI soient en prison. Elles doivent être retrouvées et remises à la CPI, et c’est ce que nous avons toujours dit au gouvernement soudanais.
Dans votre dernier rapport, vous appelez les États à protéger les civils et à cesser de fournir des armes aux parties belligérantes. De quels États s’agit-il ?
Il existe un embargo sur les armes au Darfour, et un groupe d’experts spécialisés veille au respect de cet embargo. Ce groupe d’experts a conclu que cet embargo a été gravement violé par les parties belligérantes et les États influents [ceux qui les soutiennent]. Nous appelons au respect de l’embargo sur les armes et à son extension à l’ensemble du Soudan.
Le Soudan a, notamment, déposé une plainte symbolique devant la Cour internationale de justice contre les Émirats arabes unis, les accusant de soutenir les RSF…
Nous examinons ces allégations et sommes en contact avec plusieurs États concernés. Nous avons indiqué dans l’un de nos rapports de l’année dernière qu’il y a en réalité 16 pays qui fournissent des armes.
La Mission d’observation des Nations unies au Soudan (UNMIS) affirme que la justice et la protection des civils ne peuvent attendre. Quelles mesures judiciaires réclamez-vous ?
La remise des personnes inculpées à la CPI. Et que les États exercent leur compétence universelle, car nous estimons qu’il y a eu des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, et nous avons signalé un génocide dans le cas d’El Fashir. Nous demandons aussi la mise en place d’un mécanisme judiciaire spécial, car l’ampleur des crimes commis est considérable et que nous ne voyons pas de perspective de justice impartiale de la part du système national.
Avez-vous réfléchi à ce à quoi devrait ressembler un tel mécanisme ? Devrait-il être situé au Soudan ou ailleurs, sous l’égide des Nations unies ou de l’Union africaine ?
Cela pourrait être n’importe laquelle de ces options. Je pense en fait qu’il y a beaucoup de Soudanais capables de rendre une justice impartiale. Mais il faut une volonté politique. Quant à savoir qui pourrait s’en charger, cela pourrait être un groupe d’États, l’Onu, l’Union africaine, l’Igad [Autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’Est]. Cela pourrait faire partie d’un accord de paix entre les parties belligérantes. Il y a tant de possibilités, mais encore une fois, il faut une volonté politique pour que cela se concrétise.
Pour en revenir au Darfour, tous les mandats d’arrêt délivrés jusqu’à présent par la CPI concernent la guerre précédente. Mais le procureur de la CPI a annoncé qu’il enquêtait aussi sur les crimes plus récents. Pensez-vous que nous verrons bientôt des mandats d’arrêt ?
Je l’espère, contre les RSF et d’autres. La CPI a compétence sur le Darfour. D’après les rapports du procureur au Conseil de sécurité, nous savons qu’ils examinaient la situation à El Geneina, qu’ils examinent maintenant celle d’El Fashir, et qu’ils examinaient celle de Nyala. Et j’espère que nous en saurons plus sur les mesures qu’ils prennent. N’oubliez pas que la CPI peut délivrer des mandats d’arrêt sous scellés.
À plus long terme, et surtout s’il y a un accord de paix, pensez-vous qu’il devrait y avoir une forme de justice transitionnelle ?
Absolument. Vous savez, au Soudan, ils ont beaucoup d’expérience, et nous en avons rendu compte dans notre rapport « Paths to Justice » [« Des voies vers la justice »]. Ils ont tenté de faire quelque chose en 2019 après les manifestations de masse. Ils avaient une commission de justice transitionnelle, ils avaient une loi et ont lancé des consultations nationales. Je pense que l’un des enseignements tirés est que le processus était très centré sur Khartoum. Si nous mettons en place un processus de justice transitionnelle aujourd’hui, il devra tenir compte des spécificités des différentes régions. J’aimerais voir beaucoup plus de soutien aux victimes, davantage de ‘lustration’ et de réformes institutionnelles afin de garantir que ces crimes ne se reproduisent pas.

Mona Rishmawi est une avocate palestinienne de nationalité suisse spécialisée dans les droits humains, le droit international humanitaire, la justice transitionnelle, ainsi que la justice de genre et raciale. Elle est actuellement membre de la Mission internationale indépendante d’enquête des Nations unies pour le Soudan et experte à l’Académie de Genève. Elle a occupé divers postes de haut niveau au sein des Nations unies, notamment au Darfour (2004-2005), en Somalie (1996-2000) et pour la Syrie (2022-2023). Au début de sa carrière, elle a exercé le droit de 1981 à 1991 en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, et a occupé un poste de haut niveau au sein de l’organisation palestinienne de défense des droits humains Al-Haq.






