"Fatherland" montrant l'Allemagne en 1949, "Notre Salut" sur un petit fonctionnaire à Vichy ou encore "Moulin" et "La Bataille de Gaulle": les films autour de la Seconde Guerre mondiale foisonnent au festival de Cannes. Ce n'est pas étonnant dans la "période de chaos" actuelle et de "repolitisation" autour du sujet, explique à l'AFP l'historienne Sylvie Lindeperg, professeure à l'université Paris I.
QUESTION: Comment expliquez-vous cette profusion de films?
REPONSE: "La Seconde Guerre mondiale inspire les cinéastes depuis 80 ans, avec des pics, des moments plus intenses. D'abord parce que c'est une période qui offre des ressources narratives, dramaturgiques, qui sont presque inépuisables. Ensuite parce que c'est un événement historique qui permet d'engager toutes les grandes questions philosophiques, morales, politiques, qui ont toujours taraudé notre humanité.
Au fond, le nazisme reste aujourd'hui la grande matrice universelle du mal. C'est à partir de ce pôle négatif qu'on interprète les conflits, les crimes, les massacres qui ont suivi. Et il en est ainsi depuis des décennies."
Q: Pourquoi ce regain d'intérêt aujourd'hui?
R: "Incontestablement, on assiste à un moment particulier où le sujet est réactivé. Dans une période de chaos, de menaces, on recherche des clés de lecture. La crise et les conflits d'aujourd'hui menacent très directement l'ordre international qui est né de la Seconde Guerre mondiale. Cet ordre s'effondre sous nos yeux. Il est l'objet d'une destruction méthodique, brutale, de tous les principes et aussi des instances qui ont été mises en place à l'issue de la Seconde Guerre mondiale précisément pour empêcher qu'une telle tragédie ne se renouvelle.
Je pense à l'Organisation des Nations Unies, à la justice internationale, à cette idée d'assurer la paix par le droit. Cet effondrement conduit à revenir aux origines, à essayer d'affronter ce moment fondateur.
D'autant plus que l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, plus que jamais, fait l'objet d'une instrumentalisation intense dans le cadre de conflits en cours. Poutine utilise ce que les Russes appellent la +Grande guerre patriotique+ et la réécrit pour en faire une arme idéologique, un outil de mobilisation contre l'Ukraine."
Q - Et en France?
R - "Il y a un phénomène marquant: face au récit de la guerre porté par les institutions, dans le cadre notamment des grandes commémorations, émerge en France de façon très offensive un contre-récit véhiculé par l'extrême droite. Eric Zemmour notamment, depuis la fin des années 2010, affirme sa volonté de revisiter et de falsifier l'histoire de Vichy, de la collaboration. C'est dans ce contexte de conflit ouvert que les films sont non seulement réalisés mais également lus et interprétés.
Il me semble qu'on entre dans une phase de repolitisation intense des enjeux liés à la représentation de la Seconde Guerre mondiale, et surtout particulièrement de la collaboration.
Il y a une lutte pour le contrôle de l'imaginaire collectif, de la mémoire populaire, qui passe notamment par le cinéma, par les médias, et qui ressaisit ce moment d'histoire."
Q - Récemment, le film "Les Rayons et les Ombres" de Xavier Giannoli, retraçant la compromission d'un humaniste de gauche, Jean Luchaire, a fait débat. Aborder la collaboration est toujours ardu?
R - "La collaboration a tardé à être traitée par le cinéma, d'abord en raison de la censure cinématographique. C'est donc une histoire longue, chargée de polémiques qui émergent essentiellement à la fin des années 60 et 70, avec des films comme +Le Chagrin et La Pitié+ ou +Lacombe Lucien+.
Par nature, cette représentation de la collaboration est évidemment beaucoup plus dissensuelle que celle de la Résistance. Elle réveille la honte, les blessures d'orgueil national, les souvenirs des guerres franco-françaises. La convocation de la Résistance au contraire a eu pendant très longtemps précisément comme objectif de ressouder la communauté nationale.
Les cinéastes travaillent en fonction des enjeux du temps présent - un film historique est toujours un film au présent. Dans le même temps, ils se nourrissent de couches de représentation plus anciennes, font rejouer leurs failles car ces films peuplent non seulement l'imaginaire des cinéastes mais également celui du public."

