Cacophonie et corruption : sur la piste du Fonds Frivao à Kisangani

Nombre de victimes, montants des indemnisations, ingérence des politiques : à Kisangani, des témoins racontent le fonctionnement chaotique et très controversé du Fonds Frivao, dont des millions de dollars auraient été détournés.

Jean Kalegamire Bienda, vêtu d'une veste beige et d'une chemise rose, assis à son bureau et examinant une pile de dossiers de victimes ; derrière lui, des piles de documents et un calendrier ouvert à juin 2026.
Jean Kalegamire Bienda, vice-président de l’ONG Fonds de solidarité des victimes de la guerre des six-jours, pendant laquelle il a été grièvement blessé à Kisangani : « Les 14.000 sont de vraies victimes. Elles ont des preuves des préjudices subis. » Photo: © Claude Sengenya / Justice Info
Republier

Perdue au cœur de la forêt équatoriale, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), Kisangani est chargée d’histoire. En 1877, la ville a accueilli l’explorateur et journaliste britannique Henry Morton Stanley qui accomplissait une traversée de l’Afrique, ce qui lui a valu d’être baptisée Stanleyville. Près d’un siècle plus tard, avec sa politique de retour à l’authenticité, le maréchal Mobutu l’a rebaptisée Kisangani. En swahili, cela signifie « Sur l’île », car ses six communes sont construites sur les deux rives du majestueux fleuve Congo.

Au-delà d’être la troisième ville du pays après Kinshasa et Lubumbashi, Kisangani est aussi estampillée ville martyre de l’occupation étrangère pour avoir été, du 5 au 10 juin 2000, le théâtre d’affrontements meurtriers entre les armées ougandaise et rwandaise qui occupaient alors l’est de la RDC. En 2022, après plus de 20 ans de bataille à la Haye, la Cour internationale de justice (CIJ) a condamné l’Ouganda à verser 325 millions de dollars à la RDC en guise de réparation des abus commis dans l’est du pays, notamment pendant la Guerre dite des six jours, à Kisangani.

Mais aujourd’hui la ville défraye la chronique comme plaque tournante des détournements du Frivao, le Fonds spécial de répartition de l’indemnisation aux victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC.

« Tout a été pillé, détruit »

Chaque année, au mois de juin, Kisangani commémore cette guerre des six jours. Aux yeux des habitants, la commune la plus affectée est Tshopo, sur la rive droite du fleuve. Parmi les rares témoins du conflit à y résider encore, figure Zacharie, 71 ans.

« Nous avons subi l’occupation des Rwandais et Ougandais. Les Rwandais avaient une base ici derrière ma maison, et les Ougandais dans d’autres quartiers. Ils s’affrontaient régulièrement pour le contrôle de la ville », nous confie ce père de famille, dont le prénom a été modifié pour garder son anonymat. « Il y a eu la guerre d’un jour, celle de trois jours et celle de six jours, la plus grande et atroce qui nous a pris nos proches, nos économies et détruit notre ville. »

Autrefois, avant la guerre, Zacharie était fortuné, mais vingt ans après, il n’a plus que des souvenirs comme richesse. Sur les murs et les portes de sa maison, les traces de tirs ou d’obus sont encore intacts, comme si les affrontements avaient eu lieu la veille. « Je ne veux jamais crépir ma maison pour garder les traces des balles encore visibles », dit-il, une fois installé dans son salon, au deuxième étage d’une bâtisse en ciment. « J’avais une huilerie qui pressait au moins vingt bidons d’huile par jour. Je tenais une savonnerie qui produisait entre 200 et 300 sachets de savon par jour. J’ai été l’initiateur d’une école primaire et secondaire. Mais tout a été pillé, détruit. »

La guerre éclate le matin du lundi 5 juin 2000, vers 10 heures, alors que Zacharie s’occupe de ses élèves. Conscient que les parents d’élèves ne sont plus chez eux à cette heure-là, il décide de conduire une centaine d’enfants à son domicile. « La première bombe qui a déclenché la guerre est tombée sur mon avenue, et la deuxième dans ma parcelle, me blessant au pied. Nous étions au milieu des belligérants qui s’affrontaient à coup de bombes », se souvient-il. « J’ai gardé 121 enfants dans cette maison pendant six jours. Il fallait les surveiller, les protéger des obus qui sifflaient et tombaient de partout, les nourrir. Au troisième jour, face à la rupture de mon stock de nourriture, j’ai profité d’un petit cessez-le-feu imposé par les belligérants pour tenter de ramener les enfants chez eux. Nous sommes sortis en file indienne les uns après les autres, derrière moi. Nous enjambions des cadavres. C’était dur de le vivre avec les enfants. »

« Violées à tour de rôle »

Comme Zacharie, Rachel, (prénom modifié) vivait aussi une vie nantie à la veille de la guerre qui l’a fait basculer dans la pauvreté et des blessures profondes. A 58 ans, cette femme élancée, mère de sept enfants et grand-mère de 15 petits-enfants, se rappelle avoir accueilli des déplacés chez elle car, dans son quartier, on savait qu’elle avait de quoi nourrir les gens.

« Au quatrième jour de la guerre, nous étions en rupture d’eau potable. Nous sommes sortis puiser au quartier quand moi et ma fille, qui avait à peine 12 ans, avons croisé quatre militaires rwandais qui nous ont violées à tour de rôle. Jusqu’à aujourd’hui, ma fille n’a jamais mis d’enfant au monde, suite aux séquelles subies pendant le viol », nous confie-t-elle, le visage couvert de ses mains pour cacher ses larmes. Comme si le viol ne suffisait pas, poursuit-elle, à leur retour chez elles, une balle perdue est venue amputer sa fille des doigts d’une de ses mains, la rendant doublement victime.

« Aujourd’hui, ma fille vit à Kinshasa. Je lui ai récemment demandé de m’envoyer ses pièces d’identité pour faciliter son identification auprès du Frivao, elle ne veut même plus coopérer. Elle me dit que ce fonds ne va pas lui rendre sa fécondité et ses doigts », raconte Rachel, en nous montrant la carte d’électeur en lambeaux de sa fille qu’elle garde jalousement dans l’espoir de s’en servir un jour pour lui obtenir une indemnisation. 

Rachel devant sa maison avec son enfant.
Rachel et sa famille, victimes de la guerre des six jours, ont su se regrouper et faire fructifier l’indemnisation reçue par le Frivao. © Claude Sengenya / Justice Info

De 3.000 à 17.000 victimes potentielles

En 2003, une victime, Jean Kalegamire Bienda, et ses amis activistes décident de créer le Fonds de solidarité des victimes de la guerre des six-jours (FSV-G). « J’ai été grièvement blessé à la suite d’une attaque à la bombe et mon œil garde encore un éclat d’obus jusqu’à aujourd’hui. J’ai passé quatorze mois sur un lit d’hôpital », témoigne Bienda, aujourd'hui vice-président du FSV-G, en nous montrant des photos de lui, alité à l’hôpital.

Dès sa création, l’association s’est lancée dans l’identification des victimes, avec une liste préliminaire d’environ 3.000 personnes. En 2019, à son arrivée au pouvoir, le président Felix Tshisekedi décide de lancer des mécanismes de justice transitionnelle en RDC, avec la création en décembre 2019 du Frivao, dans l’attente de connaître le montant de réparations fixé par la CIJ.

Face à l'impatience des victimes qui font appel à lui, Tshisekedi remet, au nom du gouvernement congolais, une enveloppe symbolique d’environ 600.000 dollars à l’association Caritas de Kisangani, une structure caritative de l’Eglise catholique, pour notamment payer à chacune des 3.300 victimes une somme de 150 dollars.

Selon Bienda, c’est à la suite de ces réparations symboliques que de nombreuses victimes jusqu’alors sceptiques décident de rejoindre la dynamique, espérant bénéficier d'une indemnisation. « C’est ce qui a fait exploser notre liste. Nous sommes passés de 3.000 victimes à plus de 17.000 », souligne-t-il.

Le FSG-V dit avoir transmis au Frivao cette liste de 17.000 victimes identifiées, liste qui, d’après plusieurs témoins à Kisangani, aurait servi de base au fichier préliminaire des victimes éligibles à la réparation.

Premières désillusions

Entre 2022 et 2023, alors que l'indemnisation par le Frivao prend du retard, les victimes – qui, selon Bienda, sont « habituées à apprendre des scandales de détournements au Congo » – décident de dépêcher une délégation de plus de 80 personnes à Kinshasa pour s’assurer que les premières tranches envoyées par l’Ouganda (à ce jour, l’Ouganda a payé 260 millions de dollars sur les 325 attendus) sont bien sécurisées. Une dizaine voyagent par avion et les autres via le fleuve Congo, un périple de plus de 15 jours à bord d’embarcations de fortune.

Trois victimes de cette délégation affirment avoir passé plus d’un an dans la capitale, faute d’avoir les moyens de revenir. « A Kinshasa, on passait la nuit à la belle étoile, au stade Cardinal Malula, au milieu des saletés et des immondices. D’ailleurs, une victime membre de la délégation et père de dix enfants est mort dans ces circonstances », témoigne la missionnaire Godelieve Etoka Bastin, une sexagénaire blessée par balle. « Malheureusement, au démarrage du paiement du premier acompte, nous avons été servis en dernier. »

Des orphelins affirment également avoir eu des difficultés à accéder à l’indemnisation de leurs parents décédés pendant que la procédure était en cours, du fait de la lourdeur et du coût des actes administratifs nécessaires pour la certification.

Godelieve Etoka Bastin, blessée par balle lors de la guerre des six jours, à Kisangani, en 2000 : « Malheureusement, au démarrage du paiement du premier acompte, nous avons été servis en dernier. » © Claude Sengenya / Justice Info

Chaises musicales au Frivao

Depuis 2023, le Frivao a connu trois équipes dirigeantes. La première, nommée par le chef de l’Etat et dirigée par Mgr Mwarabu, un prélat catholique de Kisangani, a été suspendue en août 2024, un an seulement après son entrée en fonction, par le nouveau ministre de la Justice d’alors, Constant Mutamba. Ce dernier et son coordonnateur du fonds, Chançard Bolukola, sont aujourd’hui détenus et jugés pour détournement des fonds du Frivao.

Mutamba met alors en place une équipe intérimaire animée par ses proches, dont Bolukola. Âgé d’une vingtaine d'années, celui-ci peine à se faire accepter par certains autres membres de l’équipe, dont son adjoint Dismas Kitenge, un défenseur réputé des droits humains à Kisangani. « Durant l’année de notre règne, Dismas Kitenge a refusé de travailler avec nous », confie à Justice Info un ex-collaborateur de Bolukola qui préfère rester anonyme. « Dismas sentant la forte main des politiques dans l’administration du Frivao a préféré se mettre à l’écart. D’ailleurs, il nous faisait remarquer que toutes les opportunités ne sont pas bonnes à prendre », confirme un activiste de Kisangani qui suit de près le triste feuilleton du Frivao.

Au départ de l'équipe de Mutamba, en juin 2025, la première équipe est réhabilitée et Kitenge est nommé président du conseil d’administration du Frivao.

Une indemnisation au gré des vents politiques

La première équipe avait certifié 3.163 victimes éligibles à l’indemnisation sur les 14.818 victimes enregistrées dans la seule ville de Kisangani, pour un fonds censé pourtant indemniser toutes les victimes dans l’ex-province orientale (qui comprend la Tshopo, avec Kisangani comme chef-lieu, l’Ituri, le Haut-Uélé et le Bas-Uélé). Sur ces 3.163 victimes, elle n'a indemnisé que 108 victimes qui ont reçu 250 à 1.000 dollars, selon qu’ils aient perdu des biens ou des personnes.

Ces indemnisations se font grâce à environ 103 millions de dollars reçus par le Frivao sur un premier acompte de 130 millions versés par l’Ouganda : le gouvernement congolais a en effet retenu à la source 18%, soit près de 27 millions de dollars, justifiés par Mutombo comme destinés à réparer les dommages afférents aux ressources naturelles. Plus tard, elle demandera que le Frivao restitue au gouvernement 5% supplémentaires pour des frais de gestion de contenieux.

Puis Mutombo est remplacée par Mutamba, qui suspend l'équipe des gestionnaires de Frivao à cause de la lenteur des opérations, mais aussi à cause d’irrégularités constatées dans l’identification des victimes et fustigées par des bénéficiaires le jour du lancement de l’indemnisation. « L’opération s’effectuait à la Raw Bank. Quand on appelait une victime, les gens huaient et dénonçaient devant le ministre Constant Mutamba qu’il s’agissait de fausses victimes », raconte la missionnaire Bastin. Confronté à ce tollé et aux critiques quant à la modicité des indemnisations, malgré les millions versés par l’Ouganda, Mutamba décide de réunir les parties et les parlementaires de Kisangani pour revoir à la hausse les montants des réparations.

« Le ministre avait eu écho qu’environ 14.000 victimes étaient enregistrées et il avait fait remarquer qu’il y avait suffisamment de fonds pour mieux indemniser les victimes », relate Bienda. « Le ministre proposait 3.500 dollars à chacune des victimes. Ils se sont harmonisés avec les députés [de Kisangani] pour fixer un montant forfaitaire de 2.000 dollars. Simple calcul fait : en accordant à chacune des victimes 2.000 dollars, on n'aurait dépensé que 28 millions sur les 325 millions. »

Cette ingérence des politiques dans les compétences du Frivao est dénoncée par Blaise Monduka, avocat, militant et coordonnateur du collectif Ukumbusho (Souvenir, en swahili), initié par des activistes de la Tshopo pour réclamer justice et réparation. « Le ministre a sorti ce chiffre de 2.000, sans aucune évaluation ou catégorisation préalable des préjudices. Quelqu’un qui a perdu un proche ne peut jamais avoir une part égale à quelqu’un qui n’a perdu qu’un bien matériel », dénonce Monduka. « C’était un acompte motivé par la politique voulant plaire aux victimes à l’annonce du passage imminent du président [Tshisekedi] en ville. »

Le Frivao abandonne alors ses indemnisations de 250 à 1.000 dollars pour se conformer au nouveau tarif fixé par le ministre. Quand l’équipe de Mgr Mwarabu est suspendue, elle vient tout juste d'indemniser cinq victimes à hauteur de 2.000 dollars chacune, selon un ex-membre de l’équipe intérimaire de Bolukola qui avait repris le dossier à l'époque. 

Vous trouvez cet article intéressant ?
Inscrivez-vous maintenant à notre newsletter (gratuite) pour être certain de ne pas passer à côté d'autres publications de ce type.

Les ministres ordonnent, le Frivao obéit

Christian Kambi, président de l'association « Nouvelle dynamique de la société civile » à Kisangani, soutient que chaque ministre de la Justice, de Mutombo à l’actuel Guillaume Ngefa en passant par Mutamba, a sa part de responsabilité dans le scandale du Frivao, en s’ingérant dans la répartition des fonds. « Au téléphone, les ministres dictent : donnez ceci à l’Eglise catholique, tel montant à l’Assemblée provinciale. Et les gestionnaires du Frivao obtempèrent », déplore-t-il. Une réalité reconnue par les différentes équipes à la tête du Frivao.

Début juin 2026, lors d’une émission portant sur l’affaire Frivao, le journaliste Stanislas Bujakera a demandé sur quelle base les gestionnaires du fonds acceptaient les retenues opérées par Kinshasa. Mgr Mwarabu a répondu par un adage en latin « Qui dat, jube » – qui confie, commande. L’ex-collaborateur de Bolukola confie aussi : « Nous agissions sur recommandation de la tutelle [le ministère de la Justice]. Nous avons fauté sur l’administration. Nous sommes au Congo et en politique : on ne sait pas dire au ministre qu’il ne faut pas faire ceci ou cela. Nous nous reprochons le non-respect des procédures administratives », reconnaît-il, tout en déplorant que son ex-chef croupisse en prison.

Mais pour Kambi, ces responsables du Frivao doivent assumer leur faute d’avoir « exécuté des ordres mal donnés ». 

La guerre des listes et des chiffres des victimes

Durant leur année à la tête du Fonds, l’équipe de Bolukola a indemnisé plus de 14.000 victimes avec 2.000 dollars chacune, assure son ex-collaborateur. « A notre arrivée, les 3.000 victimes certifiées par l’équipe de Mgr Mwarabu ont été immédiatement payées. Sur instruction du ministre, nous avons mis en place une commission de contrôle en vue de certifier la qualité des 14.000 autres victimes laissées dans la base des données », nous explique-t-il, réfutant l’accusation selon laquelle son équipe a fait exploser la liste des victimes, en la faisant passer de 3.000 à 14.000.

« Chançard est victime d’un récit politisé », dénonce-t-il. Bienda appuie. « Notre commission était composée d'officiers de la police judiciaire du parquet, de représentants des victimes, d’un conseiller du ministre de la Justice, de représentants de la société civile, de l’Agence nationale des renseignements, des organismes des droits de l’homme, de la Croix-Rouge, des médecins », rappelle-t-il. En sa qualité de responsable d'association des victimes, il a participé aux opérations de contrôle menées par la commission ad hoc mise en place par Mutamba. « On avait quatre tables d’interrogatoire. C’est moi qui appelais les personnes inscrites sur le fichier du Frivao. La victime devait passer d’une table à l’autre pour vérification. Nous avons fait ce contrôle du fichier, de septembre 2024 à mars 2025. Les 14.000 sont de vraies victimes. Elles ont des preuves des préjudices subis », assure Bienda.

« La certification a bel et bien eu lieu, et elle a fonctionné. Elle se déroulait chaque semaine et à la fin, on affichait la liste des personnes certifiées au siège du Frivao », confirme de son côté Kambi, dont la structure avait un représentant dans la commission.

Lutula Philémon, secrétaire rapporteur de FSG-V certifie également le paiement par l’équipe de Bolukola de 2.000 dollars à 14.000 victimes, en guise de premier acompte. « Même ceux qui avaient déjà perçu les 250 dollars à l’époque de Mgr Mwarabu ont vu leur montant complété jusqu’à atteindre 2.000 dollars chacun », précise-t-il. « Chançard n’a utilisé que 39 millions de dollars dont environ 28 millions dans l’indemnisation individuelle des 14.000 victimes et 11 millions dans l’indemnisation collective », assure son ex-collaborateur.

Indemnisation sans accompagnement

Et pourtant, de graves doutes persistent sur la probité des gestionnaires. Dans le milieu associatif de Kisangani comme au sein du Frivao, plusieurs sources évoquent auprès de Justice Info des opérations frauduleuses entre certaines fausses victimes présumées et des membres du FSG-V ou de la commission de contrôle. Ces derniers auraient validé des victimes en échange de commissions perçues sur les 2.000 dollars reçus par chaque victime certifiée. Des allégations que Justice Info n’a pas réussi à confirmer.

Contrairement aux mécanismes de réparations déployés par le Fonds au profit de la Cour pénale internationale (CPI) en Ituri, qui forme et accompagne les victimes dans le choix d'activités génératrices de revenus, le Frivao n’a rien fait pour préparer les victimes. Certaines ont acheté des parcelles de terres, mais ont parfois dû les revendre pour survivre. D'autres ne savent que faire de leur argent et le conservent sans le dépenser, faute de formation ou d'accompagnement pour le faire fructifier.

« Sans accompagnement, vous pensiez qu’en leur donnant 2.000 dollars chacun, vous feriez d’eux des commerçants ? J’ai vu des victimes qui m’ont dit que cet argent était une occasion pour eux de consommer du Nido [lait], de la viande, comme ils ne l’avaient jamais fait depuis toutes ces années de misère. 2.000 dollars, ce n’est rien », déplore Zacharie qui refuse de se faire enregistrer au Frivao.

« Je ne peux pas m’humilier et vendre la dignité de ma famille pour une somme d’argent qui ne peut pas me restituer mon huilerie, ma savonnerie et mon école détruite par la guerre », poursuit l'ex-entrepreneur, qui attend davantage des indemnisations collectives. « Ce n’est pas l’argent en espèce qui change la vie d’un homme. Il faut plutôt accompagner les victimes pour faire fructifier cet argent en créant des structures qui peuvent continuellement aider les victimes. Moi, avec 300 millions, je renforcerais l’électricité dans la ville pour favoriser le développement des usines, je développerais l’agriculture, je renforcerais les structures sanitaires pour que les victimes puissent avoir des facilités à se faire soigner. »

Certaines ont toutefois réussi à se démarquer : Rachel et quatre membres de sa famille ont reçu chacun 2.000 dollars. Avec ces 10.000 dollars réunis, ils ont acheté une parcelle de 200 mètres carrés dans la périphérie de Kisangani, construit une maison en dur, et lancé un élevage de porcs et de volailles. Rachel se dit soulagée du premier acompte qui a permis à sa famille de se refaire une vie et espère recevoir le dernier acompte.

D’autres victimes ont réussi à valoriser les indemnisations reçues du Frivao :  de jeunes conducteurs de motos taxi ont réussi à acheter des motos neuves pour leur activité.  Kisangani est réputée comme la ville des vélos-taxis, les toleka (circulons, en lingala), et de nombreux conducteurs ont désormais des engins neufs.

Les aspects oubliés de la réparation

L'indemnisation n'efface pas les traumatismes physiques ou psychologiques. Bastin et Bienda évoquent l’urgence de la prise en charge médicale de nombreuses victimes qui gardent encore des éclats de balles ou d'obus dans leur chair. Et de nombreuses victimes ont besoin d'une prise en charge psychosociale, un volet jusque-là oublié par le Frivao. « La première équipe d’identification des victimes rejetait ceux qui présentaient comme préjudice des traumatismes et des violences, alors que c’est beaucoup plus ce genre de cas qui affecte ma famille », confie Rachel.

« De nombreuses familles ont maintenant des enfants qu’elles ne savent plus encadrer. Ils sillonnent dans les rues de la ville et c’est un danger permanent pour Kisangani. Si on ne les récupère pas, ils vont devenir des kuluna [enfants en rupture familiale]. L’Etat doit assurer leur prise en charge : les récupérer, les assister et les réinsérer », alerte le psychologue Lisisa Wanamali Wali, également victime de la guerre des six jours. Pour lui, l’Etat congolais ne doit pas résumer la réparation à l’octroi d’argent, mais également privilégier la prise en charge psychosociale des victimes. « L’argent n’est qu’un symbole de souvenir. Si j’ai perdu ma fille, est-ce que l’argent est une récompense juste ? », demande-t-il. « Ce qui compte dans la vie d’un homme, c’est l’estime, et de nombreuses victimes l’ont perdue. Il faut les aider à les décharger psychologiquement. Ils ont de profondes blessures. »

Republier
Inscrivez-vous à notre newsletter
Chaque fin de semaine (sauf exceptions), notre newsletter vous est délivrée par e-mail. Elle contient l'ensemble de nos contenus publiés depuis la précédente édition. Parfois nous en profitons pour annoncer un événement ou une publication majeure à paraître. Et c'est gratuit.