Kasaï Central : quand l’État oublie la Commission vérité et réconciliation

Après cinq ans, la Commission provinciale vérité, justice et réconciliation (CPVJR) du Kasaï Central n’en est qu’au début de sa phase opérationnelle. Elle manque de fonds et l’État congolais est aux abonnés absents.

Sur les bancs d'une école, une femme est vue de dos, face à deux personnes (assises à la place du professeur) qui semblent l'écouter, lors de l'audition des victimes devant la Commission vérité du Kasaï en République démocratique du Congo (CVPJR).
Samedi 4 juillet 2026, une équipe d’enquêteurs de la Commission provinciale vérité, justice et réconciliation reçoit la déposition de victimes dans l’enceinte de l’école Mukoleshi, dans la commune de Nganza (province du Kasaï-Central en République démocratique du Congo). Photo : © Caleb Kazadi
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« Nous sommes appelés à chercher la vérité : qu’est-ce qui est à la base de ce conflit dit “Kamuina Nsapu’’ ? En plus, nous devons réconcilier les populations. Parce que les territoires, les communautés se sont déchirés. Et nous devons réconcilier aussi ces communautés avec les pouvoirs publics. Parce que ces victimes accusent l’État ne pas avoir fait son travail. » Tels sont les propos tenus par le président de la Commission provinciale vérité justice et réconciliation du Kasaï-Central (CPVJR). Et même s’il affiche de l’optimisme, Mgr Augustin Loko sait que la mission, telle qu’édictée par l’acte constitutif de sa commission, est difficile, voire impossible, en termes de temps et de moyens.

Une commission qui dépend entièrement des partenaires techniques et financiers internationaux, avec un compte bancaire devenu dormant faute de mouvements, des commissaires non rémunérés, un bâtiment du siège peu entretenu : voilà où en est la CPVJR, cinq ans après sa mise en place, le 15 juillet 2021, à la suite du conflit entre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et la milice Kamuina Nsapu, déclenché il y a dix ans.

La mort du chef Jean-Pierre Mpandi (Kamuina Nsapu), tué par les FARDC en août 2016, a entraîné une série de graves violations des droits humains jusqu’en 2018. Ces violences, documentées notamment par les Nations-Unies, ont fait plus de 3.000 morts et 1,5 million de déplacés. La Commission a pour rôle de traiter ces crimes mais, en dépit de la prolongation de trois ans de son mandat en juillet 2024, elle peine à remplir ses missions. A une année de l’expiration de son deuxième mandat, elle débute à peine sa phase opérationnelle.

Petite maison abritant le siège de la Commission provinciale vérité, justice et réconciliation (CPVJR) au Kasaï, en République démocratique du Congo.
Le siège de la Commission provinciale vérité, justice et réconciliation (CPVJR), à Kananga, chef lieu de la province du Kasaï-Central. Photo : © Caleb Kazadi

Raconter enfin les atrocités, dix ans après

Ce samedi 4 juillet 2026, sous le doux soleil de la saison sèche, une équipe d’enquêteurs de la CPVJR reçoit la déposition de victimes dans l’enceinte de l’école Mukoleshi, dans la commune de Nganza, à environ 7 kilomètres du centre-ville de Kananga, jadis bastion de la milice Kamuina Nsapu. En mars 2017, une opération des forces de sécurité a été menée ici, dans plusieurs parcelles. Poursuivant des miliciens, des éléments des FARDC et de la police nationale congolaise (PNC) ont fait du « porte à porte », tué, violé, enlevé des habitants et emporté des biens. Pour ces auditions, la Commission attend un échantillon de 500 personnes, à raison de 100 personnes appelées à témoigner pour chacun des cinq quartiers de Nganza.

Le temps écoulé n’a pas pu effacer les stigmates des atrocités. Dans la commune de Nganza, ils sont nombreux à se rappeler des événements avec précision. « On considérait Nganza comme le territoire de Dibaya, où vivait Kamuina Nsapu. On nous maltraitait comme si nous étions tous des miliciens. Quand les militaires sont venus, du 28 au 30 mars 2017, de mardi à jeudi, ils avaient reçu la consigne d’entrer et de tuer tout ce qui était en vie : oiseaux, chèvres… L’unique objectif était de tuer », confie à Justice Info un habitant, père de onze enfants, qui souhaite garder l’anonymat.

« Ils sont arrivés chez moi, en plein jour, et ont forcé l’entrée. Ils m’ont demandé de l’argent, je n’en avais pas. Ils m’ont ligoté, bandé le visage et m’ont conduit, quasiment nu, au bureau de la commune de Nganza où je suis resté pendant quelques jours. Après ma libération, j’ai appris qu’ils avaient violé ma femme et mes deux filles, de 18 et 20 ans. L’une d’elle est même tombée enceinte. Je vis avec cet enfant né de ce viol, chez moi », explique-t-il lentement, la voix chargée de tristesse. « Je demande que soient arrêtés tous ces hommes. Non seulement les militaires, mais aussi le commandement qui les avait envoyés. Et que l’État puisse nous indemniser. »

« Ce mardi-là [28 mars 2017], à 8h du matin, il y a eu de graves affrontements. Des forces de sécurité sont arrivées ici, ont fait du porte à porte, tuant des civils », se souvient aussi une mère de famille, aujourd’hui quinquagénaire, qui souhaite garder l’anonymat. « Ils ont tué ma fille de 24 ans qui avait déjà deux enfants, j’en ai vraiment souffert. »

Avant de poursuivre, elle nous confie qu’elle a honte de cet autre crime subi ce jour-là. « Nous nous étions réfugiés loin, au quartier Kamayi [commune de Kananga]. Alors que je retournais pour tenter de trouver de quoi vivre, j’ai croisé deux militaires. Les deux m’ont violée simultanément, l’un par voie vaginale, l’autre par voie anale », dit-elle, avant de fondre en larmes. « Que peut-on me donner aujourd’hui en échange de ma fille tuée ? Que la justice s’occupe de ces personnes, qu’elles soient poursuivies et condamnées afin que de pareils actes ne se reproduisent plus jamais », conclut-elle en essuyant ses larmes à l’aide de son pagne.

Un peu plus loin, dans une salle, une autre femme raconte à des enquêteurs comment elle a été violée et présente son attestation médicale. Les histoires relatées par ces victimes sont bouleversantes, même pour les personnes qui les écoutent, confie Symphorien Nkolomoni, psychologue mobilisé par la CPVJR pour assister ces personnes qui témoignent. « Les victimes ont tendance à revivre les faits au point de faire une crise de larmes. Il y a une dame qui a fait une dépression… C’est peut-être la première fois que ces personnes se trouvent en face de quelqu’un qui leur pose la question sur les événements qu’elles ont vécus afin qu’elles se remettent. Ce qui nécessite davantage une prise en charge psychologique », souligne ce psychologue de l’ONG APAM (Accompagnement psycho-social et assistance multisectorielle).

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Où est l’État congolais ? 

Ces victimes ont été identifiées par la Commission, qui dit s’être appuyée sur les chefs de quartiers et les représentants et les proches des victimes. Avant Nganza, la CPVJR a mené ses premières enquêtes, début 2026, à Mulombodi. Ce site religieux, situé à côté de l’aéroport de Kananga, a été, en septembre 2016, le théâtre d’un assaut des forces de sécurité, officiellement à la recherche des miliciens qui s’y seraient refugiés. Des cas d’enlèvements, mais surtout de violences sexuelles, ont été rapportés. La Commission y a auditionné plus de 300 victimes, durant dix jours. Après Nganza, l’opération va se déployer à Katoka, une autre commune de Kananga.

Toutes ces activités de la CPVJR sont financées à 100% par des partenaires internationaux : le Bureau conjoint des Nations-Unies aux droits de l’homme intervient grâce au Fonds pour la consolidation de la paix, dans le cadre du projet pour la promotion de la justice transitionnelle, piloté par le PNUD. L’ONG Trial International appuie également la Commission, avec l’Union européenne. Directeur de l’ONG Société congolaise pour l’État de droit (SCED), Dominique Kambala fustige la « faible appropriation » de ce mécanisme de justice transitionnelle par l’État. « Est-ce qu’on a la garantie que les recommandations du rapport [de la CPVJR] seront respectées ? », s’interroge cet ancien bâtonnier du Kasaï Central.

La CPVJR doit, en vertu de l’édit du 15 juillet 2021 qui l'a créée, être prise en charge par la province, mais celle-ci ne la finance pas. Interrogé à ce sujet, le président de la Commission ne passe pas par quatre chemins. « La province est pauvre », dit-il, rappelant que, jusqu’ici, les commissaires ne sont pas rémunérés et que seules les activités sont financées, grâce aux partenaires internationaux. « Le travail que nous abattons, c’est un travail qui demanderait vraiment des émoluments. Mais cela n’arrive pas… »

« Cela fait maintenant quatre, cinq ans que nous sommes en train de travailler seulement avec l’appui des partenaires pour les activités que nous réalisons. Le gouvernement provincial, à ce que je sache, n’a pas de fonds. Mais le gouvernement central pourrait s’y pencher pour que ce travail se passe dans de bonnes conditions », poursuit-il. Avant de conclure : « Jusqu’ici, c’est du sacrifice. »

« Nous avons voté les lignes de crédit en faveur de la Commission, mais c’est au gouvernement provincial de mettre des moyens à sa disposition », déclare de son côté Sosthène Kambidi, élu provincial. « Il y a la modicité des moyens – ce n’est pas facile de mobiliser les moyens dans cette province qui est enclavée. Mais il y a aussi une faible volonté politique. »

Au sein de la CPVJR, on affirme avoir plaidé plusieurs fois pour obtenir le soutien du gouvernement central, sans succès. Par ailleurs, même les recommandations de l’Onu pour un appui à cette commission semblent être restées lettre morte. Depuis la création de la commission, tous les ministres nationaux en charge des droits humains ont été interpellés, mais aucun progrès n’a été obtenu. Même le ministre actuel, Samuel Mbemba, récemment en visite à Kananga pour inaugurer le bâtiment de la division provinciale des droits humains, a accordé peu d’intérêt à la cause de la commission, déplore la SCED.

Monseigneur Augustin Loko, président de la CVPJR en RDC.
« Jusqu’ici, le Fonarev nous évite. Pourtant, il devrait être notre premier partenaire national. Ils ont le pilier réparation et nous avons le pilier vérité », regrette Mgr Augustin Loko, président de la CPVJR. Photo : © Caleb Kazadi

Des défis énormes pour les douze derniers mois

La CPVJR dispose à présent de onze membres, un commissaire ayant démissionné pour « incompatibilité » avec ses fonctions politiques, et de trente enquêteurs. Pour les douze prochains mois, la commission devra relever nombre de défis et pas des moindres, notamment respecter sa cartographie des cas « emblématiques ». Aller dans les cinq territoires (Demba, Dimbelenge, Dibaya, Kazumba et Luiza), tenir des audiences publiques, procéder à la compilation des données et élaborer le rapport, voilà ce qui attend la CPVJR. « Ça, c’est un grand défi pour nous et qui nécessite des moyens », souligne Mgr Loko. « Je voudrais que notre État, notre gouvernement, aussi bien provincial que national, se penche sur le fonctionnement de cette CPVJR. » Cette commission, souligne-il, est unique « parce que, dans le monde, nous avons des commissions nationales. Mais ici, elle est provinciale, une commission de proximité ». « C’est d’abord une affaire de l’Etat », martèle-t-il.

Outre la CPVJR, un autre établissement public dédié à la justice transitionnelle est opérationnel dans le Kasaï Central. C’est le Fonds de réparation en faveur des victimes (Fonarev). Mais les deux institutions ne collaborent pas. « Jusqu’ici, le Fonarev nous évite. Pourtant, il devrait être notre premier partenaire national. Ils ont le pilier réparation et nous avons le pilier vérité », regrette Mgr Loko « Les deux institutions devraient travailler main dans la main. Nous souhaiterions cette collaboration de tout notre cœur. » C’est aussi le souhait de la SCED. « Ici on identifie, là-bas on identifie. Or on peut canaliser ensemble les mêmes fonds », déclare Me Kambala, qui attire l’attention sur la nécessité d’écouter aussi les bourreaux. « Là, on auditionne seulement les victimes. C’est pour obtenir la vérité ? Pour la vérité, il faut que les bourreaux aussi soient auditionnés. »

Du côté du Fonarev, personne n’a pu nous répondre, malgré nos multiples sollicitations.

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