Panneaux sur les routes du pays, messages télévisés, posts sur les réseaux sociaux : le Fonds national des réparations en faveur des victimes (Fonarev) est en première ligne des commémorations du « genocost » (génocide par le crime économique et l’appât du gain), qui ont lieu chaque année le 2 août, en République démocratique du Congo (RDC). « Ne pas oublier, ne jamais répéter, commencer à guérir », c’est le message lancé pour mobiliser autour de la mémoire de plus 10 millions de victimes et de la lutte contre l’impunité des crimes graves commis depuis 1993. A l’origine portée par l’association Congolese Action Youth Platform (CAYP), le genocost est devenu un événement national et officiel, piloté par le Fonarev depuis l’édition de 2023.
Avec son slogan « Plus jamais seuls », ce Fonds créé en décembre 2022 appelle à la solidarité envers les victimes et rescapés de ces crimes et entend mener « trois actions structurantes » : « identifier, accompagner, réparer ».
Parmi ces victimes à identifier, accompagner et réparer, des dizaines de milliers vivent au Kasaï, une région du centre du pays, théâtre d’un sanglant conflit armé dit « Kamuina Nsapu », qui a opposé cette milice aux forces armées gouvernementales (FARDC), entre 2016 et 2018. Depuis 2023, le Fonarev intervient dans la région, où les cinq provinces (Kasaï Central, Kasaï, Kasaï Oriental, Sankuru et Lomami) ont été affectées à différents degrés par ce conflit, né au départ sur le territoire de Dibaya (Kasaï Central). Au moins 3.000 personnes y ont perdu la vie, des dizaines de milliers d’autres en ont souffert. En 2025, le Fonarev a enregistré 185.037 victimes dans trois provinces de la région : 81.789 au Kasaï-Central, 63.112 au Kasaï et 40.136 au Kasaï Oriental.
La double attente des victimes
Depuis dix ans, femmes, hommes et enfants aspirent à obtenir justice et réparation. « Les victimes ne sont pas seulement intéressées par l’aspect pénal, la sanction, la peine infligée aux auteurs identifiés et jugés, mais aussi par l’aspect indemnisation. J’ai vu plusieurs victimes poser la question : ‘le tribunal a rendu la décision, monsieur le greffier, je viens vous voir quel jour pour retirer l’argent qui me revient selon la décision ?’ », relate l’avocat Alain Kateta, coordonnateur du projet Promotion de la justice transitionnelle (Projust) au Kasaï et au Kasaï Central, piloté par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).
Installé dans son bureau dans le centre-ville de Kananga (Kasaï central), ce juriste chevronné nous raconte les espoirs et attentes des victimes. « Les victimes ont des attentes à deux niveaux : est-ce qu’on a reconnu les faits et qu’est-ce qu’on a dit à propos des responsables de cette situation ? Et après la sanction, quand est-ce que je rentre effectivement dans mes droits ? », explique-t-il à Justice Info.
Pour lui, la présence du Fonarev est salutaire pour les victimes, et les financements « non limités dans la durée » garantiraient « une durabilité » dans l’intervention du Fonds aux côtés des victimes.
Mais derrière la mission et la façade officielles du Fonarev se cache une autre réalité : celle d’une institution qui perd la confiance des victimes, des autorités et des membres de la société civile. On lui reproche, entre autres, l’absence d’actions concrètes, une gestion opaque, des pratiques frauduleuses, sans compter le favoritisme et le népotisme.

« Une mémoire officielle sans justice » ?
Parmi les organisations qui plaident pour la cause des victimes dans le Kasaï, figure la Société congolaise pour l’Etat de droit (SCED). Dans un communiqué publié le 30 juillet, elle appelle à des actions concrètes : « Commémorer le genocost au Kasaï central implique de se demander ce qui a été fait pour la femme abandonnée par son époux à cause du viol connu, pour la veuve dont le mari a été tué, pour l’enfant orphelin ou recruté dans la milice, pour la femme victime des violences sexuelles, pour la famille qui n’a pas eu l’occasion d’inhumer un proche et pour la communauté dont les habitations, les écoles ou les centres de santé ont été détruits. »
Pour la SCED, il est nécessaire de travailler à « l’établissement de la vérité, à la poursuite des responsables, à la réparation des préjudices et à la réforme des institutions ». Le genocost « perdrait sa portée s’il se limitait à des discours, des cérémonies et des déclarations solennelles sans conséquences concrètes pour les victimes », souligne le document, qui redoute « une mémoire officielle sans justice ».
L’organisation questionne ainsi deux projets : l’érection programmée d’un monument à la mémoire du chef Jean-Pierre Mpandi (le Kamuina Nsapu) dans la commune de Nganza, bastion de l’insurrection à Kananga, et la construction d’un mémorial dans la ville de Tshimbulu, dans le territoire de Dibaya. Pour elle, ces initiatives ne devraient pas « précéder l’établissement de la vérité ni être décidées sans consultation des victimes », au risque de « consacrer un récit incomplet ».
Accusations de népotisme et de détournements
A près de 200 kilomètres de Kananga, nous avons rendez-vous avec Sadam Kapanda, 36 ans, sur la colline de Dibumba, sous une paillote devant le marché moderne de la ville de Tshikapa. Rescapé du conflit Kamuina Nsapu, il a fui le territoire de Kamonia vers la ville de Tshikapa, en 2017, pour échapper aux coups de machettes et à la mort. Il s’est réfugié en brousse où il a vu un cadavre d’enfant égorgé et assisté à des tueries. Journaliste et membre du comité provincial des victimes de guerres (Coprovigue), il a travaillé avec le Fonarev en tant qu'acteur de la société civile. Pour lui, entre 2023 et 2025, les animateurs du Fonarev dans la région n’étaient ni crédibles ni fiables mais « une mafia qui bloquait le processus de l’identification des victimes ». « Ceux qui avaient postulé comme enquêteurs n’ont pas été retenus. Dans les territoires, la plupart de ceux qui étaient là comme enquêteurs venaient de Kinshasa. Ils ont fait appel à leurs proches, au lieu de chercher de vrais enquêteurs qui connaissent le milieu et la langue », affirme-t-il à Justice Info.
« La plupart des personnes sur le terrain, c’étaient des recommandés qui n’avaient ni postulé ni participé à la formation. Ils appelaient leurs proches avec qui ils se partageaient l’argent », poursuit-il. « L’identification en soi n’avait pas de problème. Les animateurs de cette activité ont voulu s’enrichir au détriment de vraies victimes. Il y a eu même une enquête menée par le Fonarev sur place qui a abouti à des sanctions. »
Le Fonarev n’a pas fait de communication officielle sur la mise à l’écart de deux de ses employés : Mhyrand Mulumba, le coordonnateur régional, et Julie Ochano, le point focal, tous deux en poste dans le Kasaï de 2023 à 2025.
Mulumba a été remplacé, début 2026, à son poste par Gisèle Tshilengi. C’est cette dernière qui assure actuellement la coordination du Fonarev dans la région du Kasaï, depuis le bureau régional basé à Kananga. Quant à Mulumba, il travaille toujours pour l’établissement public mais à la direction générale, à Kinshasa. Aucune information n’est disponible concernant Julie Ochano. Contactés par Justice Info, ni Mulumba ni Ochano n’ont souhaité nous répondre.
Kapanda dit aussi avoir été lui-même témoin de propositions de détournements des fonds et de rétrocommissions : on lui a, par exemple, proposé de prétendre être originaire d’un autre territoire pour toucher et se partager des frais de transports. A la suite de ses dénonciations, le journaliste affirme avoir reçu des menaces de mort qui l’ont poussé à quitter la ville sur les conseils de l’ONG Reporters sans frontières.
Contre-témoignage
Pour avoir des réponses sur ces accusations, nous avons tenté de rencontrer les autorités du Kasaï Central à Kananga, et celles du Kasaï à Tshikapa. Sans succès. Mais en passant de la colline de Dibumba à celle de Kanzala, dans la périphérie de Kamalenga, nous rencontrons Emery Ngoy, 28 ans, qui a aussi travaillé avec le Fonarev et en garde une belle expérience. Il affirme être passé par les circuits officiels pour être recruté.
« Je n’ai pas bénéficié d’une quelconque recommandation. Je ne sais pas s’il y en a eu. J’ai juste déposé mon dossier et j’ai passé mon test en bonne et due forme », témoigne ce jeune homme. Avec 24 autres enquêteurs, il a été affecté dans le territoire de Luebo. Il y en avait quasiment autant dans chacun des cinq territoires de la province du Kasaï : Tshikapa Kamonia, Luebo, Ilebo, Dekesse, Mweka. Mais malgré sept mois passés sur place, il était impossible, dit-il, d’enregistrer toutes les victimes. « Jamais, jamais », lance-t-il en souriant. « J’ai identifié environ 3.000 victimes moi-même. On a pu enregistrer à peu près 80%. »
Quelles stratégies pour mieux réaliser l’identification ? « La première méthode, le porte-à-porte, ça n’a pas marché. Nous sommes passés à la création de centres, des sites où les victimes venaient s’identifier. Nous nous sommes placés à l’entrée et à la sortie du village et au milieu », répond Emery. Et quid de la connaissance du milieu ? « Je n’avais jamais été à Luebo, je ne connaissais pas le lieu avant mais grâce à des points focaux qui sont des autochtones, la tâche n’a pas été difficile », assure-t-il. « On pouvait distinguer les vraies et les fausses victimes rien qu’à partir des histoires racontées. Même les noms de villages qui sont cités renseignent. »

Les accusations du député Kambidi
Début juin 2026, le Fonarev a fait l’objet d’une motion à l’assemblée provinciale du Kasaï Central, déposée par Sosthène Kambidi. Pour ce député national, ancien journaliste ayant participé à plusieurs enquêtes sur la crise Kamuina Nsapu, les irrégularités dans le recrutement des enquêteurs sont avérées : dans sa motion, Kambidi dénonce ainsi un manque de transparence dans le choix des présélectionnés, dont seulement 17 % habiteraient le Kasaï Central tandis que 83 % viendraient d’ailleurs sur recommandation, donc une fraude orchestrée pour favoriser des candidats recommandés depuis Kinshasa et d’autres provinces au détriment des jeunes locaux, selon lui.
Selon cet élu de Kazumba, que nous rencontrons au Capitole (assemblée provinciale) du Kasaï Central, ce dossier remet en cause le processus de réparation, l’identification étant « une condition essentielle pour toute reconnaissance et réparation », comme l’a souligné le Fonarev lui-même, lors du lancement de l’identification des victimes au Kasaï Central, en juin 2025.
« Nous avons reçu certaines informations en tant qu’élus. Sur le terrain, les enquêteurs étaient en train de monnayer l’identification de victimes, et la cartographie des sites qui étaient affectés. Au lieu de permettre à ceux qui connaissent la situation du Kasaï d’aller sur le terrain, on a importé des enquêteurs qui n’ont jamais postulé, mais qui sont venus parce qu’il y avait des arrangements avec certains responsables au niveau du Fonarev », accuse-t-il, appuyant les charges portées par Kapanda. « Nous avons pensé que le travail risquerait d’être mal fait et que les victimes risqueraient de ne pas être atteintes et indemnisées », poursuit Kambidi. « Les villages qui étaient incendiés, où des femmes étaient violées, les enquêteurs de Fonarev n’y étaient jamais arrivés. Au contraire, ils allaient dans les villages où ils avaient des intérêts particuliers. »
Par exemple, « un politicien, pour des raisons d’électorat, pouvait appeler un enquêteur du Fonarev pour leur demander d’aller identifier les gens dans son village, alors que celui-ci n’était pas affecté », assure l’ancien journaliste. « Les enquêteurs du Fonarev aussi contactaient les politiciens. Moi-même, j’ai été contacté. Je devais mettre à leur disposition le moyen de transport, les repas et la motivation », dénonce-t-il, précisant avoir décliné ces sollicitations.
Au moment de notre entretien, début juillet, Kambidi qui affirme connaître des personnes faussement identifiées comme victimes à Kananga, n’avait reçu aucune suite après le dépôt de sa motion. « Je demande au Fonarev de ne pas suivre les pas du Frivao », ironise-t-il, évoquant l’autre établissement public en charge de l’indemnisation des victimes qui est au cœur de plusieurs scandales financiers et de détournement de fonds publics.
Plaidoyer pour des réparations collectives
Aldos Tshitoko, député national de la circonscription de Dibaya, où la crise Kamuina Nsapu a commencé, fustige également les procédés d’enquêtes du Fonarev. « Si vous allez chez Fonarev, s’ils sont sérieux, ils vous diront que les enquêtes ont été mal menées. Par exemple, il y a des ménages qui ont reçu des enquêteurs qui parlent lingala [le tshiluba est la langue principale dans la région]. Un interprète peut mal traduire », déplore l’élu, pour qui il faudrait reprendre les enquêtes. Tshitoko questionne également le choix des organisations locales, partenaires de l’établissement public, et exhorte les animateurs du fonds à se méfier des « associations montées pour avoir de l’argent » et à compter sur les vraies associations du milieu.
Enfin, le député insiste sur des réparations collectives pour, soutient-il, relever économiquement la région. D’autant plus que le Fonarev dispose de sources de financements conséquents, dont 11% de la redevance minière du pays. Celle-ci a généré 1,19 milliards de dollars, selon le rapport 2023 du ministère des Mines, publié en avril 2024 et relayé par l’institut de recherche Ebuteli. Le Fonarev qui a été intégré dans la répartition de cette redevance en octobre 2023, a perçu 46,65 millions de dollars pour les derniers mois de l’année 2023. Des chiffres plus récents n’ont pas été accessibles mais en extrapolant sur une année, cela représenterait une dotation d’environ 184 millions de dollars.
« Kamuina Nsapu, c’est parti de Dibaya qui a connu des massacres, des fosses communes. Comment ce territoire peut-il sortir de la précarité ? Selon un récent rapport, le Kasaï Central est dans le rouge. Économiquement, nous sommes très faibles comme province. Nous avons des difficultés pour un pont sur la rivière Lulua par exemple. Il y a des fonds pour ça. Pourquoi pas 100 kilomètres de route entre Kananga et Tshimbulu ? », conclut Tshitoko.
Dans le numéro de mi-juillet de son « Journal des réparations », diffusé sur les réseaux sociaux, le Fonarev consacre un article à la réhabilitation de deux écoles à Mbuji-Mayi, au Kasaï Oriental, dans le cadre des « réparations collectives » : l’école primaire de Bipemba et celle de Disamba. Ces écoles ont servi d’abris à des victimes pendant le conflit. Elles pourront être opérationnelles dès octobre 2026. Pour quel budget ? Aucune information n’est disponible à ce sujet.
Des dossiers judiciaires en suspens
Enfin, la lenteur dans le traitement de dossiers judiciaires reste l’un des freins à la réparation. Sur une vingtaine de dossiers déjà jugés, essentiellement par la justice militaire, aucun jugement n’est à ce jour définitif et ne peut être exécuté en attendant l'épuisement des voies de recours. Certains dossiers sont au niveau de l’appel, comme celui des experts de l’Onu assassinés et celui du chef milicien Nsumbu. D’autres dossiers ne sont pas encore fixés, malgré la fin des enquêtes. C’est le cas du dossier du village Tshisuku sur l’attaque d’un marché en plein jour en 2016 et du dossier Nganza, sur l’attaque de plusieurs maisons dans cette commune durant au moins trois jours en 2017.
A ce stade des dossiers judiciaires, les victimes doivent encore observer « une longue patience » avant d’éventuelles réparations, explique Me Kateta. « On a des décisions judiciaires, des jugements rendus. L’exécution pose problème. Je ne me souviens pas qu’il y ait une décision judiciaire qui ait été exécutée. Il y a des appels ; après l’appel, c’est la cassation. Les victimes attendent », précise l’avocat.
Toutes nos sollicitations pour obtenir des réponses du Fonarev sont restées sans suite.





