Comment réparer les torts de l'esclavage? Si la plupart des Etats concernés sont d'accord pour des mesures symboliques ou mémorielles, ils rechignent plutôt à ouvrir le dossier sensible des dédommagements financiers ou matériels, réclamés de longue date.
Entre le XVIe siècle et la fin du XIXe siècle, quelque 15 millions d'hommes, de femmes et d'enfants d'Afrique ont été victimes de la traite transatlantique, selon l'ONU.
Le comité de l'Organisation pour l'élimination de la discrimination raciale (Cerd) a estimé lundi dans une recommandation que les Etats avaient l'obligation juridique de fournir des réparations généralisées pour les préjudices résultant de leur implication.
- Des compensations... pour les anciens propriétaires
Ni pensions, ni terres: "aucune société autrefois esclavagiste ne versa de réparations aux anciens esclaves dans les décennies qui suivirent l'émancipation", écrit l'historienne américaine Ana Lucia Araujo dans "Réparations: Combats pour la mémoire de l'esclavage (XVIIIe-XXIe siècle)". "Presque toutes, au contraire, versèrent des indemnités aux anciens propriétaires d'esclaves".
Cette main d'oeuvre non rémunérée, acquise au même titre qu'un bien, fut utilisée dans les colonies françaises, britanniques, néerlandaises, espagnoles ou portugaises, et encore après l'indépendance aux Etats-Unis, au Brésil et dans d'autres pays d'Amérique latine.
- Le cas d'Haïti
Un cas notable est celui d'Haïti: en échange de la reconnaissance de son indépendance par le roi Charles X, l'ancienne colonie française accepte en 1825 de payer 150 millions de francs-or d'indemnité aux anciens propriétaires de terres et d'esclaves, somme finalement ramenée à 90 millions.
Pour s'en acquitter, la jeune république caribéenne, fondée par d'anciens esclaves, doit s'endetter auprès de banques françaises et le règlement de cette "double dette" prendra plusieurs décennies.
Le président français Emmanuel Macron a lancé en 2025 un travail de mémoire sur ce sujet, sans toutefois évoquer clairement d'éventuelles réparations financières.
- Des terres à Cuba
Après la révolution de 1959 à Cuba, la réforme agraire profita largement aux populations rurales noires, même si elle n'était pas conçue pour réparer spécifiquement l'héritage de l'esclavage.
Cette réforme "et d'autres programmes tels que l'accès total et gratuit aux services de santé et à l'éducation permirent aux Afro-Cubains de bénéficier d'une restitution symbolique et matérielle qui ne fut pas offerte à la plupart des descendants d'esclaves dans d'autres régions des Amériques", estime Ana Lucia Araujo.
- Excuses des Pays-Bas
Le Premier ministre des Pays-Bas Mark Rutte fin 2022, puis le roi Willem-Alexander, ont présenté des excuses pour le rôle de leur pays dans l'esclavage. Un fonds pluriannuel de 200 millions d'euros pour des initiatives sociales a été annoncé.
- Plus grave crime contre l'humanité
En mars 2026, l'Assemblée générale de l'ONU a proclamé la traite et l'esclavage des Africains comme "les plus graves crimes contre l'humanité" un combat porté par le Ghana qui a organisé deux mois plus tard à Accra la première conférence mondiale sur les réparations.
Comme le Royaume-Uni et les Etats membres de l'Union européenne, la France - premier pays au monde en 2001 à reconnaître la traite et l'esclavage comme crimes contre l'humanité - s'est abstenue, disant ne pas vouloir établir de hiérarchie entre crimes.
Mesure symbolique, les députés français ont abrogé en mai le "Code noir" et autres textes ayant réglementé l'esclavage dans les colonies françaises.
- Engagement de l'Eglise anglicane
A défaut d'engagement concret des Etats, des institutions ou collectivités prennent des initiatives.
L'Eglise d'Angleterre a présenté ses excuses pour ses liens passés avec l'esclavage et s'est engagée en 2023 à créer un fonds pluriannuel de 100 millions de livres (environ 116 millions d'euros) pour des investissements dans des communautés affectées par l'héritage de l'esclavage, projet encore en phase de construction.
Après des recherches universitaires pointant son "rôle important" dans la traite, le marché de l'assurance Lloyd's of London a de son côté promis en 2023 d'investir 52 millions de livres (60 millions d'euros) sur au moins dix ans dans la lutte contre les inégalités raciales.
- Initiative d'une ville américaine
Aux Etats-Unis, une proposition de loi pour créer une commission d'étude sur l'esclavage et ses conséquences est déposée régulièrement au Congrès depuis 1989 mais n'a jamais été adoptée.
Une ville de l'Illinois, Evanston, a choisi d'aborder les réparations via la lutte contre les discriminations au logement pour sa population noire. Plus de 6 millions de dollars (5,3 millions d'euros) ont été distribués depuis 2021 à la population éligible selon la presse locale, dans le cadre de ce projet contesté en justice mais toujours en cours.

