La justice française tente de comprendre le rôle d'un Ukrainien de 47 ans, soupçonné d'avoir participé à des tortures dans une prison contrôlée par les séparatistes pro-russes du Donbass, mais qui conteste ces accusations et remet en cause la légitimité de la France pour le juger.
Réfugié avec son épouse à La Grande-Motte, dans le sud du pays, après avoir fui l'Ukraine, Yehven B. a été rattrapé par des témoignages d'anciens détenus d'Izoliatsia, où il était lui-même prisonnier.
Ce lieu de détention de Donetsk, dans l'est de l'Ukraine, est considéré par les défenseurs des droits humains comme un centre de torture illégal destiné à briser les citoyens pro-ukrainiens.
Dès 2022, épaulés par la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), la Ligue des droits de l'Homme (LDH) et l'organisation ukrainienne Truth Hounds, d'anciens détenus ont transmis leur témoignage au Parquet national antiterroriste (Pnat), à Paris, qui a mené ses propres investigations, aboutissant, le 10 avril, à l'inculpation de Yehven B.
Détenu depuis, il est poursuivi pour "crimes contre l'humanité et complicité de crimes contre l'humanité", ainsi quz "tortures, violences sexuelles, persécution", de 2016 à 2019.
Les parties civiles s'étaient félicitées que le parquet ukrainien ait transmis le dossier à la France, où il vivait durablement.
- "Supplétif" -
En juillet, la juge d'instruction a commencé à sonder sa personnalité, a rapporté une source proche du dossier à l'AFP.
Au cours d'un interrogatoire parfois tendu, elle l'a interrogé sur son enfance à Donetsk puis en Allemagne de l'Est, où il aurait suivi son père musicien dans l'armée soviétique et ses études de droit, avant d'exercer dix années comme policier.
Cette information judiciaire est une première en France visant un Ukrainien pour de telles accusations. La justice tente de cerner son rôle, avant son incarcération, parmi les forces en présence à Donetsk, l'un des épicentres du conflit entre Ukrainiens, séparatistes pro-russes et la Russie, qui a débuté en 2014.
La magistrate s'est attardée sur de possibles incohérences entre ses déclarations lors de sa demande d'asile et devant les enquêteurs, notamment les conditions dans lesquelles il a quitté l'uniforme pour un emploi mieux rémunéré dans la sécurité privée.
Selon la source proche du dossier, les victimes accusent Yehven B. d'avoir "rejoint les forces séparatistes pro-russes dès 2014". Elles considèrent que sa condamnation en 2016, par les autorités pro-russes à huit ans de prison pour son soutien supposé aux partisans ukrainiens, lui a permis d'être "au contact des prisonniers afin de les surveiller".
Dans le cadre de l'enquête française, d'anciens détenus ont dénoncé son "rôle de supplétif". Il est soupçonné d'avoir été "chargé notamment d'extorquer les aveux des autres prisonniers et de leur infliger des violences, tortures et d'autres actes inhumains et dégradants", indiquait le Pnat lors de son inculpation.
- "Impérialisme" -
Devant la juge, Yehven B. a dénoncé un dossier "monté de toutes pièces" et une "affaire politique". Confronté au flou de ses souvenirs, il a évoqué des sévices qu'il aurait lui-même subis: "brancher des câbles électriques sur la tête, cela ne rajoute pas de la mémoire".
Selon sa défense, qui a saisi la cour d'appel de Paris pour remettre en cause la procédure, Yehven B. "conteste l'ensemble des infractions qui lui sont reprochées"
C'est "un prisonnier de guerre venu trouver l'asile en France et que nous accueillons par la prison", dénonce son avocat Me Romain Ruiz. L'enquête ukrainienne contre Yehven B. "est viciée jusqu'à la moelle par les dérives d'un commandant de l'armée ukrainienne récusé" par la justice locale, assure-t-il.
Alors qu'une procédure vise aussi son client en Ukraine, pour des faits qu'il conteste, Me Ruiz accuse la France de "sombrer dans l'impérialisme" : "le poursuivre parallèlement en France, c'est confisquer au peuple ukrainien son droit d'être le juge naturel de ses ressortissants".
Lors de l'inculpation, le Pnat avait salué la coopération judiciaire avec l'Ukraine, qui a justement permis "d'auditionner plusieurs anciens détenus de cette prison en France et en Ukraine", révélant "l'ampleur des tortures et mauvais traitements", et "l'existence d'un système de violences et d'humiliations sexuelles".
"Après avoir tenté d'échapper à la justice ukrainienne en demandant l'asile en France, Yehven B. va enfin devoir répondre des actes qui lui sont reprochés", espère l'avocate Clémence Bectarte, côté parties civiles.

