Loin des projecteurs des médias internationaux, cette commission vérité et réconciliation a été créée par le Parlement de l’État régional du Somali en 2021 et est devenue opérationnelle en 2022. Elle est dotée de sept commissaires. Son mandat couvre la période 1991-2018, qui correspond à la pire période d’exactions commises contre la population de la région sous le gouvernement fédéral éthiopien de Meles Zenawi, dirigé par le Front populaire de libération du Tigré (TPLF). Ces crimes comprennent des massacres à grande échelle, des viols et des disparitions forcées. Les forces fédérales ont lancé une contre-offensive brutale contre le Front national de libération de l’Ogaden (ONLF), un groupe rebelle qui luttait pour la « libération » de la région.
« L’Éthiopie n’a pas de culture de jugement des responsabilités », explique Juweria Ali, chercheuse à l’université de Westminster, dont la famille est originaire de la région orientale du Somali et qui a contribué à la rédaction du chapitre consacré au genre dans le rapport de la commission vérité et réconciliation (CVR) de l’État régional. « Je ne pense pas que quiconque n’ait jamais obtenu une véritable justice, ni que quiconque ait dû rendre des comptes pour les crimes commis. Mais ce qu’a fait la région somalienne, c’est de se tailler un espace qui lui est propre ; elle s’est affirmée sans attendre les directives nationales. Au niveau national, d’autres processus de justice transitionnelle étaient en cours, mais il s’agissait davantage d’une réconciliation symbolique que d’un véritable travail concret de justice transitionnelle. » Ali estime que le travail de la CVR de l’État régional est donc « très important », dans un entretien avec Justice Info depuis Jigjiga, la capitale du Somali.
La guerre reprend alors que le rapport final est prêt
La Commission bénéficie du soutien financier du gouvernement de l’État régional et elle a également pu compter sur une expertise internationale, financée notamment par l’Union européenne. Son mandat consiste, notamment, à formuler des recommandations concernant les poursuites judiciaires et les réparations pour les victimes. Selon diverses sources bien informées, son rapport est prêt et attend d’être approuvé par le parlement régional avant d’être rendu public. Cependant, selon Ali, la date de sa publication ne cesse d’être repoussée. Contactés, les membres de la CVR n’ont pas souhaité s’entretenir avec Justice Info avant la publication du rapport.
Le rapport de la CVR est attendu alors même que les combats ont repris en septembre dans l’État septentrional du Tigré entre les forces fédérales éthiopiennes et le TPLF, rompant ainsi un accord de paix de 2022 conclu après la dernière guerre, à laquelle l’Érythrée avait également pris part aux côtés du gouvernement. L’Érythrée a désormais changé de camp et soutient la rébellion du TPLF. Elle est également accusée de soutenir une nouvelle alliance regroupant sept groupes rebelles à travers le pays. L’Érythrée a nié ces accusations. Les combats au Tigré se sont également étendus récemment aux régions voisines d’Amhara et d’Afar.

Certains auteurs présumés « sont toujours au pouvoir »
Dans ce contexte, le rapport pourrait-il être retardé par crainte que le gouvernement fédéral ne tente d’intervenir ? « Je pense qu’il est plus probable qu’il y ait un problème concernant les personnes mises en cause dans la région du Somali, plutôt qu’il y ait une forte opposition de la part du gouvernement fédéral, estime Magnus Taylor, directeur adjoint pour la Corne de l’Afrique à l’International Crisis Group. » Kjetil Tronvoll, professeur d’études sur la paix et les conflits à la Nouvelle Université d’Oslo et expert de l’Éthiopie, partage cet avis. « Il s’agit d’une enquête sur des violations commises pendant l’ère du TPLF, explique-t-il, et aujourd’hui, le gouvernement fédéral est en guerre contre le TPLF. Ainsi, tout élément de preuve susceptible de délégitimer leur mandat serait en principe le bienvenu [à Addis Abeba]. Quel serait l’intérêt d’étouffer l’affaire ? »
Ali indique par ailleurs que la guerre dans le nord a peu d’impact dans la région. « On peut percevoir le changement à certains petits égards, comme les fluctuations monétaires et les perturbations de l’approvisionnement, mais je dirais qu’il n’y a pas de changement significatif dans la vie quotidienne », dit-elle. « Le climat politique est complètement isolé de ce qui se passe dans le nord. » Ali, qui a pu consulter le rapport de la CVR, reconnaît que la question des recommandations en matière de poursuites judiciaires est sensible. « Je pense que l’une des raisons qui a entraîné ce retard [dans la publication du rapport] est la désignation des auteurs des crimes. C’est un dilemme majeur. Ils disposent d’une liste d’auteurs présumés qui ressort de leurs conclusions. Certains de ces auteurs occupent des fonctions au sein du système et sont en mesure de nuire à nouveau. Les discussions se poursuivent, ils tentent de trouver la meilleure approche. »
Une nouvelle alliance rebelle soutenue par l’Érythrée
La nouvelle alliance rebelle en Éthiopie comprend l’ONLF, qui combattait auparavant les forces fédérales dans la région du Somali. Le même Front de l’Ogaden avait accepté de déposer les armes après la chute du gouvernement fédéral dirigé par le TPLF en 2018. Mais, selon Tronvoll, l’ONLF s’était scindé, une faction ayant refusé de se rallier au nouveau gouvernement de l’actuel président éthiopien Abiy Ahmed. « Certains dirigeants ont déclaré : ‘Nous ne faisons pas confiance à Abiy, nous ne faisons pas confiance au système, nous voulons continuer à mener des actions d’opposition’ – c’est en tout cas ainsi qu’ils l’ont formulé. Ils se sont séparés de ce qui constituait le corps principal de l’ONLF, devenu fidèle au gouvernement. La faction qui s’est séparée s’est retrouvée en Érythrée et fait désormais partie de l’alliance rebelle », décrit Tronvoll, qui ne doute pas que l’Érythrée soutienne les rebelles.
Interrogé sur la question de savoir si l’alliance rebelle pourrait déstabiliser l’ensemble de l’Éthiopie, Taylor, de Crisis Group, estime que non. « Je pense que l’alliance rebelle s’est révélée jusqu’à présent peu efficace pour coordonner les sept groupes différents qui la composent. Le fait que les forces fédérales éthiopiennes risquent d’être très occupées au Tigré et peut-être en Érythrée au cours des prochaines semaines et des prochains mois pourrait offrir à d’autres groupes l’occasion de tirer parti d’un vide sécuritaire dans leurs régions. Mais ces groupes sont relativement petits et ne disposent pas d’une grande expertise militaire, même s’ils peuvent effectivement semer le trouble dans leurs régions. »
Il estime toutefois qu’il existe un risque de propagation du conflit dans l’ensemble de la région. L’Éthiopie et l’Érythrée ont rompu leurs relations diplomatiques. L’Éthiopie a également rompu ses relations diplomatiques avec l’Égypte, qu’elle accuse de soutenir les rebelles. « Les trois principaux acteurs extérieurs sont l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte », précise Taylor. « L’Éthiopie entretient depuis longtemps un différend avec l’Égypte au sujet du Grand barrage de la Renaissance éthiopien ; elle soupçonne donc l’Égypte d’être impliquée. La situation a déjà pris une dimension régionale. Le fait que l’Éthiopie soutienne les Forces de soutien rapide au Soudan en est un autre signe. Le pire scénario qui pourrait se produire aujourd’hui serait une nouvelle guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, qui semble plus proche qu’elle ne l’a été depuis longtemps. »
50 000 témoignages de survivants et de leurs familles
Tronvoll estime que le travail de la CVR de la région de Somalie pourrait s’avérer essentiel si elle était effectivement autorisée à fonctionner de manière indépendante. « Il s’agit d’une institution étatique [régionale] et non d’un organisme indépendant. Les commissaires ont été sélectionnés par le gouvernement régional, explique Ali. Mais l’un des moyens de contrebalancer cela a consisté à inciter les associations et les réseaux de victimes à s’associer à la commission, afin qu’elles aient toujours une voix forte et une représentation solide dans toutes les prises de décision. »
Elle précise que bon nombre de commissaires sont des défenseurs de longue date des droits humains et qu’ils se sont rendus dans toute la région pour recueillir les témoignages des victimes. « Il n’y a pas un seul district où ils ne se soient pas rendus. La phase de collecte des données a été très approfondie. Ils ont eu toute latitude pour mener à bien leur travail. »
La commissaire Fowsia Abdulkadir a déclaré lors d’une conférence à Londres en novembre 2025 que la CVR avait recueilli quelque 50 000 témoignages auprès de survivants et de leurs familles. Ces témoignages, a-t-elle souligné, concernent notamment des personnes dont les proches ont été enlevés et n’ont jamais été revus, des personnes torturées, des récits de femmes qui ont été « violées et enterrées vivantes » et de femmes enceintes victimes de viols collectifs. Elle a aussi indiqué lors de cette conférence que la CVR avait déjà pu obtenir des réparations d’urgence pour certaines victimes, notamment une aide médicale d’urgence.
Publication du rapport en novembre ?
Alors, quand pouvons-nous espérer son rapport ? « Il devait être prêt en septembre, explique Ali. Nous avions même prévu un événement de lancement à la faculté de droit de Harvard en octobre, que nous avons dû reporter. À première vue, il ne devrait pas être publié après décembre, plus probablement en novembre. » Quoi qu’il en soit, dit-elle, ce travail « constitue un témoignage historique de ce qui s’est passé. Cette région n’a jamais connu cela auparavant ».





